Les Schneider comme figure emblématique du patronat français

Annie COMPOS, professeur d’histoire-géographie – lycée Lamartine, Mâcon.
Stéphane GACON, professeur d’histoire-géographie – lycée Carnot, Dijon.


Ce texte a été présenté au cours des journées interacadémiques de Nancy
organisées par l’Inspection générale d’histoire-géographie les 17 et 18 mars 1998
sur le thème du local à l’universel.


1.  Les Schneider : une famille nouvelle à l’ascension rapide
à  Le projet dynastique
à  Un réseau d’influence : l’esprit de caste
à  La politique comme levier des affaires
2.  Des patrons aménageurs d’espace
3.  Les Schneider : la réussite technique et économique
4.  " Patronage et paternalisme " chez les Schneider

BIBLIOGRAPHIE



Les Schneider constituent une figure emblématique mais pas totalement représentative du patronat français. Ils passent pour la figure caractéristique du patronat français, voire européen, de la deuxième moitié du XIXe siècle qui constitue le moment de leur apogée. En réalité, il faut nuancer le propos. Ils se sont posés avec succès comme des patrons modèles mais ils ne représentent qu’une fraction très réduite du patronat français, celle qui est constituée par la haute bourgeoisie propriétaire ou gestionnaire des grandes entreprises textiles ou métallurgiques nées de la " première révolution industrielle ". Par leur réussite industrielle, leur fonctionnement dynastique rigoureux, la mise en œuvre dans leurs affaires de pratiques paternalistes abouties et le lien dynamique qu’ils ont su établir entre affaires et politique, ils sont effectivement une famille caractéristique de ce milieu social qui fonctionne comme une caste.

  Les Schneider : une famille nouvelle à l’ascension rapide

Famille et capitaux sont indissolublement liés. Le projet dynastique, les alliances matrimoniales ont pour principal effet de renforcer la puissance de l’affaire. On peut donc parler de stratégie dynastique. Le propos des Schneider est d’augmenter progressivement le capital de la société tout en gardant le contrôle de la gestion de la société (une société en commandite par actions dont ils sont les gestionnaires et dont ils contrôlent petit à petit la plus grande partie du capital) [Voir le développement de Patrick Verley, Entreprises et entrepreneurs du XVIIIe au début du XXe siècle, p. 106-107].

à  Le projet dynastique

Les Schneider sortent de l’obscurité en 1836, à l’époque où ils se portent acquéreurs des établissements du Creusot alors en faillite. Adolphe et Eugène sont issus d’une famille de petits notaires et propriétaires terriens de Lorraine, mais les deux frères ont déjà de solides appuis : Adolphe est l’homme de confiance du négociant, banquier et manufacturier parisien Seillière et Eugène a été responsable successivement de deux entreprises soutenues par le capital Seillière (la filature de laine de Longaux près de Reims et les forges de Bazeines à Sedan entre 1827 et 1837).

Ils consolident leurs positions et leurs appuis par des mariages brillants. Adolphe épouse Valérie Aignan, qui est la belle-fille de Boigues, maître de forges à Fourchambault. Eugène épouse Constance Lemoine des Mares dont la famille appartient à la haute finance protestante : elle est la nièce des Neuflize et sa dot est de 100 000 F.

Ce sont d’ailleurs les capitaux de la banque Seillière et des Boigues qui sont à l’origine de la société en commandite de 2,6 Millions de F dont les deux frères sont gérants au Creusot. Il s’agit d’une structure financière familiale assez traditionnelle qui restera en vigueur très longtemps puisque la société Schneider et Compagnie est encore une société en commandite en nom collectif en 1949. A cette date, elle est transformée en société holding dans laquelle les établissements du Creusot deviennent la Société des forges et ateliers du Creusot (SFAC). En 1966 est créée une Société Anonyme.

Quand apparaît la Société Schneider et Compagnie, le Creusot est un établissement qui a connu des débuts prometteurs et bien des déboires. Deux affaires distinctes avaient fusionnées en 1786 : d’une part la Cristallerie de la Reine, implantée sur une colline avec un corps de bâtiments en U pour loger les ouvriers et deux grands fours ronds (le château de la Verrerie conserve toujours les traces de ces structures) qui a été transférée de Sèvres en 1785 ; d’autre part une Fonderie Royale, créée en 1782, à l’origine de laquelle on trouve un Anglais, Wilkinson, qui a introduit en France le procédé de fonte au coke et les machines à vapeur. On trouve là également Ignace de Wendel, d’Hayange, " Officier-Ingénieur du Roi ". La première coulée au coke date de 1785. On utilise le charbon et le fer locaux. Le tout nouveau canal du Charolais qui relie la Saône à la Loire sert à expédier la production. C’est une réussite technique, mais l’entreprise connaît de nombreuses difficultés financières dès les années 1780 et surtout pendant la période révolutionnaire. La faillite est finalement prononcée et en 1818 et la société est rachetée par l’un des créanciers, Chagot, banquier à Chalon-sur-Saône et par ailleurs détenteur de la concession des houillères de Blanzy. En 1826, la veuve de Chagot cède la majorité des parts à deux Anglais : Manby et Wilson. Une nouvelle faillite est prononcée en 1833.

De l’histoire antérieure du Creusot, les Schneider héritent de deux caractéristiques essentielles : le modèle anglais, qui reste une référence technique et sociale, et l’importance accordée à l’innovation et à la qualité de la fabrication. En effet, si aucun des Schneider n’a fait d’étude d’ingénieur, en bons capitaines d’industrie, ils ont toujours eu le souci de s’informer en suivant par exemple des cours au Conservatoire des Arts et métiers, ou en effectuant des voyages en Angleterre.

Mais, contrairement à leurs prédécesseurs, les Schneider bénéficient d’une conjoncture économique excellente : leur ascension accompagne l’industrialisation de la France. la réussite économique est fulgurante. Dès 1838 sort des ateliers du Creusot la première locomotive à vapeur fabriquée en France: la " Gironde ".

En 1845, après la mort accidentelle d’Adolphe, Eugène prend seul la direction de l’entreprise. Il l’assume jusqu’en 1875. Ce sont 30 ans d’ascension spectaculaire et de réussites économiques dans les domaines de la révolution ferroviaire, de la navigation et de la charpente métallique. Parallèlement s’effectue l’ascension politique dans le contexte du Second Empire. L’essentiel de la carrière d’Eugène se déroule à Paris et c’est pourquoi il associe assez tôt son fils Henri (1840-1898) à la gestion des affaires. Henri associera à son tour son fils Eugène (1868-1942) aux affaires. Eugène II devient cogérant à sa majorité conformément aux statuts de la Société. Au moins jusqu’en 1910, Eugène II conduit comme son père et son grand-père une carrière politique parallèlement à sa carrière de grand patron. Lui-même collectionneur de canons, il oriente de plus en plus les activités de l’entreprise vers l’armement dans la période qui précède la guerre de 1914. L’Exposition universelle de 1900 marque l’apothéose de la Compagnie avec le pavillon construit en forme de tourelle de canon. Eugène II développe le caractère international de la Compagnie en créant des installations au Maroc, en Russie et en Amérique du Sud. Les marchés des Schneider sont alors répartis dans le monde entier.

A cette génération, la famille est cruellement frappée par la mort du fils aîné, Henri-Paul, dans un combat aérien en 1918. Le second fils, Jean, meurt en 1944. C’est donc Charles, d’abord écarté par son père (il a fait carrière à la tête de la société Gaumont), qui hérite du Creusot au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un moment difficile. Il assure la reconstruction et pour une part la reconversion du site, notamment vers le nucléaire. Mais la belle époque du Creusot s’achève.

Quatre générations se sont donc succédées à la tête de l’empire familial. Cet aspect dynastique a toujours été magnifié par les Schneider eux-mêmes. La cohésion, la continuité de la famille, le respect des valeurs morales : voilà l’image qu’ils ont voulu donner. A plusieurs reprises, ils ont sollicité des artistes pour réaliser des portraits. Rien de novateur chez les peintres qu’ils ont choisi qui sont toujours les représentants très conventionnels de la peinture officielle : Paul Delaroche, Benjamin-Constant, Edouard Dubufe. A la fin du siècle, Giovanni Boldini peint Madame Eugène II en grande mondaine, mais le tableau jugé trop provocant est retouché : on y ajoute un manteau convenable sur l’épaule de l’épouse et son fils Charles à ses côtés. Le tableau le plus emblématique est probablement celui d’Aimé Morot, peintre de la bonne société, qui représente en 1909 Eugène II et ses fils. Bel exemple de portrait dynastique marquant la volonté d’affirmer la pérennité des maîtres de forges. On y reconnaît le buste du fondateur, Eugène Ier, par Franceschi, le portrait d’Henri par Morot, Henri-Paul debout, Jean et Charles. Eugène II est assis au centre, le doigt pointé sur le plan du Creusot offert par les habitants à l’occasion de son mariage. Le plan du château de la Verrerie est accroché sur le mur du fond. 0n observe une certaine discrétion dans cette image austère où l’atmosphère est solennelle et pesante, les costumes sombres, l’allure sévère et une volonté marquée d’associer le Creusot à la dynastie. Mais derrière l’image volontairement discrète, s’affirme une position sociale de premier plan.

à  Un réseau d’influence : l’esprit de caste

Henri Schneider marie ses cinq enfants dans la noblesse. Ce n’est plus à son stade par souci d’augmenter l’affaire qui a été assise par la stratégie matrimoniale de la génération précédente. Ces alliances relèvent pas non plus du désir d’obtenir une assises foncière comme c’est le cas, par exemple pour la patronat normand (bien étudié). C’est plus tôt un mode de vie qui attire les Schneider, avec pour Henri Schneider, une évidente nostalgie pour les temps monarchiques [Voir Patrick Verley].

Les alliances matrimoniales ont permis aux Schneider de consolider et de valoriser leur réseau de relations. Nous avons évoqué les épouses d’Adolphe (de la famille Boigues de Fourchambault) et d’Eugène (famille Neuflize) ; Henri déroge quelque peu à cette stratégie puisqu’il épouse successivement les deux filles de la maîtresse de son père, Madame Asselin. Mais il a le souci de marier ses filles dans la haute société : elles deviennent Marquise de Chaponay (à ce mariage sont témoins le duc de Chartres lui-même et le duc de Broglie), Marquise de Juigné, Marquise de Brantes, Comtesse de Ganay. Son fils Eugène, deuxième du nom (Eugène II, comme dans les familles royales) rencontre chez Madame de Clermont-Tonnerre sa future épouse, Antoinette de Rafélis de Saint-Sauveur, dont le père, ruiné, s’était suicidé mais qui appartient à une famille d’ancienne noblesse.

A la génération suivante, Jean s’allie à Françoise de Curel, descendante des de Wendel. L’une des filles épouse le duc de Brissac, Charles épouse Lilian Volpert, petite-fille de Jules Guesde, mais la grande époque des Schneider est déjà révolue... Il s’agit donc sur plus d’un siècle d’une véritable stratégie dynastique pour cette famille déjà détentrice de la fortune qui s’allie à la haute aristocratie.

Les fréquentations mondaines sont à l’image de ces alliances brillantes. Eugène Ier est un proche de l’Empereur; il a sa loge à l’Opéra (mieux située dit-on que celle des Rothschild). Henri est un familier des Orléans ce qui correspond d’ailleurs à ses choix politiques. En Sologne, dans son château de Rivaulde, il reçoit les Luynes, les d’Harcourt, les de Broglie, les la Rochefoucault, mais aussi les Hennessy, les Lebaudy, les de Wendel, les Seillière ; une photographie prise au Creusot en 1913 atteste la présence du Prince de Galles en vacances au château de la Verrerie. De grands noms de la noblesse, de la finance, de l’industrie et de la diplomatie se comptent parmi les habitués de la famille.

Mais on fait place parfois dans le cercle des intimes à des personnages très modestes : le directeur des écoles Schneider, le curé du Creusot, les hommes de confiance de l’usine sont admis dans la famille dans un souci de clientélisme et de paternalisme évidents. A cela s’ajoutent, et elles tenaient une très grande place dans l’image de la famille, les visites de charité à la Maison des Anciens, à l’Orphelinat, à l’Hôpital. Les bonnes œuvres sont en effet très nombreuses et les dames de la famille y sacrifient largement.

Les lieux de la mise en scène sont les résidences somptueuses que les Schneider se sont fait construire où aménager à chaque génération. Dans ces demeures ont travaillé les plus grands architectes du temps. Les choix architecturaux et les partis pris de décoration sont rarement novateurs, le classicisme et la tradition sont plutôt mis à l’honneur. La seule résidence commune à toutes les générations est le château de la Verrerie au Creusot. L’ancienne cristallerie de la Reine, adoptée comme résidence par les maîtres de forges dès 1860, a été rénovée en 1905-1909 par l’architecte E. Sanson dans le style du XVIIIe siècle.

Le château de Rivaulde en Sologne parfois nommé " le petit Vaux le Vicomte " a été entièrement restauré. Madame Henri en fait sa résidence de prédilection. Là, elle collectionne meubles anciens et objets d’art. La chasse y tient une grande place dans la vie sociale, dans la construction et l’entretien du réseau de relations. Le château des Saint Sauveur à Apremont, qui est la demeure ancestrale de la famille de la femme d’Eugène II, a été restauré dans un style faux gothique qui date un peu à son époque. Une petite maison à Garges, avec un jardin de 25 hectares et des roses, sert à Eugène II et à sa femme de retraite discrète. A Paris existe l’immeuble de la direction générale de la société Schneider et Compagnie au 42 rue d’Anjou. Il a été construit en 1900 dans un style XVIIIe siècle. A Paris également, chaque génération a eu son hôtel Particulier. Eugène Ier collectionne les peintres Hollandais et Flamands au 7 de la rue Boudreau. Son hôtel est vendu en 1876. Henri choisit le Faubourg Saint Honoré où il aménage au n° 137 un hôtel de 3450 m². Eugène II achète en 1901 Cours Albert Ier l’Hôtel du marquis de la Ferronays bâti sous le IInd Empire. Cet hôtel deviendra plus tard l’ambassade du Brésil. Charles s’installe en 1946 rue Octave Feuillet dans une demeure de style Louis XVI avec un jardin de 500 m².

Au total, ils vivent dans des résidences fastueuses des " Beaux Quartiers " qui témoignent de la parfaite intégration des Schneider dans la haute société. Elles sont la marque de la puissance de la famille dans tous les domaines et en particulier dans le domaine politique.

à  La politique comme levier des affaires

Les liens avec le monde politique sont recherchés et entretenus des deux côtés. D’une part par les Schneider, pour d’évidentes raisons économiques ; d’autre part par les gouvernements, pour des raisons politiques : ils ont souci de contrôler un secteur-clef de l’économie [voir Michel OFFERLÉ, " les Schneider en politique ", catalogue de l’exposition, p. 288-305].

Pourquoi un engagement en politique ?
Les raisons de l’engagement des Schneider en politique

C’est un moyen de soutenir directement la prospérité de l’entreprise. Le politique n’est que le prolongement de l’économique et du social. Affaires et politique sont liées à un point tel que la gestion municipale apparaît souvent comme un prolongement de la gestion de l’entreprise. L’intervention politique, en tant que député ou en tant que conseiller du prince, a pour premier objectif d’obtenir des conditions favorables au développement de l’entreprise : Henri est, sous la République, l’un des inspirateurs de la loi sur la liberté du commerce des armes en 1885 ou de la loi protectionniste de 1890.

La politique permet en outre aux Schneider de se construire une image. La tribune du Corps législatif puis de la Chambre des députés est conçue comme un lieu de défense et d’illustration de la méthode Schneider, en particulier du patronage. Lieu de célébration de la méthode utilisée, elle permet la construction du mythe.

L’engagement politique permet enfin de se constituer un puissant réseau de relations locales, nationales et internationales. Les réceptions que les Schneider organisent à leur domicile parisien ou celles d’Eugène 1er à l’Hôtel de Lassay quand il est président du Corps législatif, ainsi que sa participation à l’organisation des grandes expositions industrielles de 1849 et 1851, vont dans ce sens.

Quel engagement ?
Mandats locaux, mandats nationaux et participation aux instances économiques

A une phase d’engagement direct — Eugène puis Henri cumulent les responsabilités locales et nationales — succède une phase d’intervention dans la politique " par procuration " : Eugène II se désengage progressivement et charge des proches ou des hommes de confiance d’occuper les mandats. Dans la première période, les Schneider, relativement en phase avec le pouvoir politique, cherchent à s’assurer un pouvoir presque absolu sur le territoire creusotin. Ils ne souhaitent pas partager le pouvoir et l’engagement politique direct vise à leur assurer la maîtrise du développement de l’usine et de la ville dont ils possèdent une partie des terrains : ils cumulent les statuts de maire, de patron et de propriétaire.

Après la chute de l’Empire, avec le réveil de la démocratie, les difficultés économiques et surtout les premières grandes grèves qui témoignent du développement des revendications ouvrières et de l’influence socialiste, ce contrôle devient plus difficile. Les Schneider, dont le conservatisme s’accuse, délaissent progressivement le niveau politique national (Henri ne siège pratiquement pas à la Chambre dont il est l’élu) et préfèrent intervenir sur la politique en pratiquant le lobbying, par le biais du Comité des forges.

L’intervention dans les chambres de métier date de l’origine : Eugène est membre de la Chambre de commerce de Chalon-sur-Saône en 1843, puis, à partir de 1848, il participe à des instances nationales comme le Conseil général de l’agriculture, du commerce et des manufactures. C’est à cette époque d’ailleurs qu’il rencontre le prince-président, Louis-Napoléon Bonaparte dont il devient un fidèle. Eugène est membre du Conseil de régence de la Banque de France de 1854 à 1875, il est membre fondateur du Comité des forges. Henri est régent de la Banque de France et membre influent du Comité des forges.

Comment se faire élire ?
Les caractéristiques de l’emprise politique des Schneider sur le milieu local et les électeurs

Les Schneider ont généralement été élus facilement quand ils se présentaient : Les premiers mandats (jusqu’en 1848) sont des mandats au suffrage censitaire. La principale difficulté d’Adolphe puis d’Eugène a été de s’imposer face aux notables locaux, bien implantés, et qui étaient des orléanistes. A partir de 1848, le suffrage universel modifie un peu la pratique mais les Schneider continuent à se faire élire sans grande difficulté. Sous l’Empire, Eugène Schneider est le candidat officiel et obtient des scores sans appel (en 1863, il obtient 100% des suffrages exprimés pour 61% des inscrits). Les premières contestations sur la régularité des scrutins datent de 1869.

S’ils sont élus avec autant de facilité c’est bien sûr d’abord parce que ce sont les patrons : ils disposent d’un évident moyen de pression (ils offrent et ils retirent le travail) et d’un important moyen d’action (l’argent pour la propagande). En outre, il ne faut pas oublier qu’il n’y avait pas d’isoloir dans les bureaux de vote avant 1914. Par ailleurs, ils profitent de l’ascendant naturel que possède le patron (celui qui sait bien gérer son entreprise saura gouverner) et surtout ils bénéficient du culte de la personnalité qui est entretenu au Creusot par leur propre propagande.

Pour quelle politique ?
Le programme et la ligne politique générale des Schneider

Sous la monarchie de Juillet, Adolphe puis Eugène Schneider sont très pragmatiques et réagissent en fonction de leurs intérêts d’hommes d’affaires. Ils ne contestent pas le régime, sans être d’une fidélité absolue au gouvernement. Ils n’appartiennent à aucun groupe politique mais leurs principes de base sont " ordre, travail, progrès ", ce qui est somme toute assez dans l’air du temps.

En 1848, Eugène prend une position publique prudente. Il ne se déclare pas hostile à la République, signalant simplement qu’il n’a rien fait pour qu’elle advienne. Il ne condamne pas non plus la monarchie de Juillet. En fait, il accorde très tôt son soutien à Louis-Napoléon Bonaparte. Il est brièvement ministre entre mars et mai 1851, puis fait partie de la commission qui entoure le Président au moment du coup d’État. Il se retrouve alors dans le cercle des conseillers les plus proches de l’Empereur, ce qui lui vaut la présidence du Corps législatif à la fin de l’Empire.

Après une période délicate au début de la IIIe République, Henri Schneider se lance à nouveau dans la compétition législative en 1885 mais il est battu. Il n’est pas républicain. Sans participer aux comités bonapartistes ou monarchistes, il est élu en 1889 sur une liste boulangiste (tendance orléaniste). Par la suite il se manifeste dans les milieux orléanistes à un moment où ils sont devenus marginaux sur la scène politique.

Tout au long de leurs carrières politiques respectives, ils ont défendu les uns et les autres un libéralisme économique tempéré (ils réclament une certaine dose de protectionnisme) et l’organisation paternaliste des entreprises.

Le cas Schneider n’est pas unique. Nombreux ont été les patrons qui ont su profiter de leur position dominante et de leur influence sur le milieu où ils étaient installés pour se faire élire et marier affaires et activité politique. Parmi les grands patrons engagés dans la vie politique, le cas des de Wendel est bien connu (toute la dynastie a été député, de l’Empire à la IIIe République, en passant par le Reichstag entre 1870 et 1914, François II de Wendel continue une activité politique à un moment où les Schneider s’en retirent, il est député de 1914 à 1933 puis sénateur de 1933 à 1940). Mais, là encore, les Schneider font figure de personnalités exceptionnelles parce qu’ils atteignent les sommets du pouvoir (sous le Second Empire auquel les de Wendel n’ont pas fait complètement allégeance), et qu’il élaborent une forme élaborée du contrôle du politique.


 Des patrons aménageurs d’espace

En 1856, une pétition signée par 5000 habitants du Creusot propose de débaptiser la ville et de lui donner le nom de " Schneiderville ". Ce changement de nom aurait pu se justifier tant a été grande l’empreinte laissée par la famille sur l’espace. Malgré les évolutions récentes, cela se lit encore nettement dans la ville d’aujourd’hui.

Au Creusot, l’usine préexiste à la ville. Quand les Schneider sont arrivés, la fonderie était installée dans la plaine des Riaux ; dans ce même périmètre, on trouvait la maison du directeur et les logements ouvriers, sous forme de " casernes ". Ce sont des logements collectifs où les ouvriers étaient étroitement surveillés.

Peu à peu, l’organisation de l’espace évolue : l’usine devient un espace spécifique de production, de plus en plus dense. Elle s’étend le long de la voie ferrée en direction du Breuil où une usine sera construite en 1917. Cet espace est perpétuellement remanié, restructuré au gré des nécessités de la production (on n’avait pas à l’époque le souci de préserver le patrimoine industriel). Les fonctions non productives sont évacuées de l’usine. Ainsi se distinguent le Château, le logement du Directeur, l’Hôpital, l’Ecole, les logements des ouvriers.

Les Schneider interviennent très étroitement dans l’organisation et le contrôle de l’espace. Le plan de la ville témoigne de cette mainmise . Au centre de la ville, l’usine s’étale tout le long de la vallée NO-SE qui structure l’espace physique et qu’emprunte la voie de chemin de fer Nevers-Chagny. Confinée au départ dans la plaine des Riaux, elle a gagné peu à peu en direction du SE sur plusieurs kilomètres, de façon continue, jusqu’aux installations du Breuil. Outre les ateliers successifs et le réseau ferré public et privé, on trouve également dans cet espace l’étang de la Forge, seul parmi les nombreux étangs de cette région à avoir une utilisation industrielle, tous les autres ayant comme fonction d’alimenter le canal du Centre. En-dehors du Creusot stricto-sensu une extension de l’usine a été construite au bord du canal, à Montchanin (fonderie Henri-Paul). Au cœur de la ville et au centre du système, sur la colline, se dresse le Château de la Verrerie prolongé par son vaste parc. Espace privé dominant d’où l’on ne voit ni l’usine ni la ville. L’architecte Sanson a réaménagé le château entre 1905 et 1909 : il a doté la façade d’un fronton à la façon des Invalides. Les deux fours coniques de l’ancienne Cristallerie ont été aménagés l’un en théâtre, l’autre en chapelle. Leur présence identifie immédiatement l’espace. Là étaient accueillis avec pompe et parfois publiquement tous les hôtes étrangers, visiteurs et clients. La cour d’honneur a vu passer les rois de Serbie, de Bulgarie, du Portugal, le Prince ottoman, des amiraux Japonais, des chefs d’État (jusqu’à De Gaulle en 1959 et Khrouchtchev en 1960).

Des équipements collectifs ont été installés dans la ville par les Schneider qui en ont imposé l’idée et financé la construction. D’abord, à la jonction de la ville et du Château, dominant le quartier commerçant du Guide, on trouve les bâtiments de la Direction (1872). Dans ce même quartier a été installée la Mairie, reconstruite en 1896. Puis, disséminés dans les quartiers, des orphelinats, des hôpitaux (l’Hôtel-Dieu a été inauguré en 1895) et systématiquement des écoles et des églises. A la périphérie de la ville, deux grands parcs sont réservés aux loisirs : Montporcher, pour les ouvriers, et Mouillelongue pour les employés, chacun disposant d’équipements différents.

En outre, les Schneider se sont intéressés au logement de leur personnel. Selon les époques, on peut identifier trois types de logement : les " casernes ", dans la continuité de la politique du logement ouvrier de la Fonderie Royale. Les dernières, logement collectif très entassé et très étroitement surveillé, ont été construites en 1847. Les cités ouvrières, sur le modèle anglais introduit par Manby et Wilson à la Combe des Mineurs, ont été construites par l’usine. Elles apparaissent comme des cités modèles. La Société Schneider a en effet largement diffusé des images et des plans de ces cités lors des Expositions Universelles à Paris. On en trouve plusieurs exemples au Creusot : la Cité de la Villedieu et ses 85 logements construits en 1865, la Cité Saint Eugène et ses 159 logements qui datent de 1875. L’Usine reste propriétaire des logements pour lesquels les locataires payent un loyer modique. Mais la préférence est allée aux lotissements. En effet, contrairement à l’image qu’ils donnent, les Schneider n’ont pas construit eux-mêmes beaucoup de logements ouvriers : 10 % environ du personnel est directement logé par la firme. Ils ont préféré organiser l’espace en lotissant les terrains qui leur appartenaient ou qu’ils achetaient. Les terrains une fois lotis étaient revendus par parcelles sur lesquelles ouvriers et employés étaient invités, grâce à des prêts, à construire leur propre maison .Une réglementation très stricte concernant la hauteur et l’alignement des maisons, les trottoirs, les règles d’hygiène et de salubrité était imposée par l’entreprise à laquelle les plans devaient être préalablement soumis. De cette politique interventionniste naît l’extrême uniformité du paysage urbain encore visible aujourd’hui.

Au total, l’espace s’organise peu à peu en boucle, avec au centre le Château et l’usine le long de la voie ferrée. Vient ensuite le quartier du Guide à vocation commerçante. Puis on trouve la couronne des cités. Entre les pôles initiaux, on observe une densification progressive du tissu urbain, principalement le long des voies de communication, par exemple la route Montcenis-Couches qui traverse l’espace. Là sont implantés les lotissements complétés par les initiatives individuelles. Ainsi, on assiste à une véritable planification de l’espace. Il accueille une population croissante: 6 000 habitants en 1846, 25 000 en 1875, 32 000 à la fin du XIXe siècle, 38 000 en 1920 et 30 000 à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La très grande majorité des habitants est employée par la Société Schneider.

Dans ce contexte, les Schneider ont mis en place une politique d’embellissement de l’espace laissant une marque encore plus personnelle sur la ville. Les emblèmes en sont de vastes avenues, des places publiques, des églises et tout un programme de statuaire à la fois monumentale et personnelle. La toponymie reflète ce culte de la famille qui met systématiquement en avant les prénoms des patrons. L ’église Saint-Laurent se dresse sur la place Eugène Schneider dès 1848. Les églises Saint-Eugène et Saint-Henri ont été érigées en même temps que les quartiers du même nom. Dans le quartier Saint-Charles, l église Saint-Charles abrite le caveau de famille depuis 1863. En 1883, elle a été dotée d’un vitrail qui représente Henri Schneider, à côté de l’enclume et le marteau à la main, en Saint Eloi, patron des forgerons dans une posture d’orant et de donateur.

Disséminés dans la ville, à des endroits marquants, des monuments perpétuent le souvenir de la dynastie. Place Schneider, le monument à Eugène Ier a été inauguré en 1879 par Ferdinand de Lesseps. On y lit : H. Chapu, statuaire et P. Sédille architecte ainsi que les inscriptions " à Eugène Schneider, Le Creusot 1878 " et sur le revers " les ouvriers et habitants du Creusot à Eugène Schneider, souscription privée 1878 ". En fait, la firme a contribué pour plus d’un quart de la somme à son érection. Le reste a été pris en charge par 15 000 souscripteurs. C’est une composition pyramidale à deux niveaux dont Eugène occupe le sommet dominant le groupe inférieur composé d’une femme et de son fils qui représentent la population et les ouvriers. Le titre du monument, " La Reconnaissance ", relie symboliquement les deux groupes.

Le monument à Henri Schneider, du sculpteur E. Peynot, situé face à l’Hôtel-Dieu a été inauguré en 1923. Henri, assis, fixe l’Hôpital et désigne du doigt un plan de cet édifice qu’il a fait construire. A la base du monument, on identifie les symboles de la famille : deux canons entrecroisés et une vue cavalière des usines. De part et d’autre, des personnages évoquent l’activité industrielle de la ville (un forgeron), et les œuvres sociales d’Henri Schneider (un vieillard en uniforme de la maison de retraite et un élève des écoles Schneider).

La statue d’Eugène II, par P. Landowski, a été inaugurée en 1951 devant le laboratoire de recherche qu’il avait créé en 1934. L’inscription est sobre. Le patron est debout sur son piédestal, le plan de la ville à la main. Il est figuré en scientifique portant l’habit d’académicien puisqu’il est membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques.

Charles Schneider a eu aussi sa statue inaugurée en 1968. Le parti pris de simplicité est évident : socle de faible hauteur, inscription minimum ("Charles Schneider, Maître de Forges 28 juin 1898-6 Août 1960 ") , vêtement commun. La statue est érigée dans un quartier populaire reconstruit après guerre. C’est donc encore le rôle de bâtisseur qui est souligné. Jusqu’à la dernière génération, les Schneider ont voulu affirmer leur présence dans la ville qu’ils ont façonnée, en conformité avec le type de relations sociales qu’ils ont inspirées.


ƒ  Les Schneider : la réussite technique et économique

Le site du Creusot est le cœur d’une entreprise industrielle de première importance, l’industrie métallurgique la plus puissante de France de la veille de la Première Guerre mondiale à 1940 et l’une des plus puissantes industries sidérurgiques et métallurgiques d’Europe. Le plan de l’usine permet de lire la variété des activités menées sur le site, l’intégration verticale de l’activité industrielle et la progressive conquête de l’espace par les installations industrielles qui témoignent de l’expansion de la société et de ses mutations successives. La société Schneider a connu une forte croissance à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle et le Creusot est toujours resté au centre de l’outil industriel alors que le site souffrait de plusieurs handicaps : un relatif isolement (il est à l’écart des axes de communication comme l’axe PLM) et la médiocre qualité des ressources naturelles locales (charbon et surtout fer à faible teneur). Une bonne partie de la stratégie industrielle des Schneider a consisté à chercher (et à trouver) des solutions compensatoires pour maintenir la société au sommet jusque dans les années 1950.

Ceci étant, Le Creusot n’est que l’élément central d’un ensemble industriel beaucoup plus vaste avec des installations à proximité (en Sâone-et-Loire et dans les départements voisins), ailleurs en France ou dans le monde. [Voir Claude BEAUD, " L’innovation dans les établissements (1837-1960) ", catalogue de l’exposition, p. 204-233. et Alain DEWERPE, " Travailler chez Schneider ", catalogue de l’exposition, p. 176-203.]

Les constats
Une puissance industrielle inscrite dans l’espace du Creusot

On rencontre sur le site du Creusot une grande variété d’activités qui témoignent de l’histoire de l’entreprise, " un système d’usines " qui en fait un exemple type d’industrie intégrée verticalement. Depuis les hauts fourneaux jusqu’à la construction mécanique, toutes les étapes de l’industrie métallurgique sont présentes les cokeries et hauts-fourneaux, la forge, des ateliers de construction mécanique spécialisés (construction de matériel ferroviaire, construction d’armes). Aux constructions liées aux activités de type industriel s’ajoutent les bâtiments administratifs et les bureaux d’études, ceux de la direction qui occupent symboliquement une place centrale dans l’espace.

En réalité, l’intégration verticale de la société n’est pas complètement lisible sur le site du Creusot qui comporte essentiellement des activités de transformation. Il faut ajouter, en amont, les mines. Les Schneider possèdent les mines de charbon de Montchanin et de Longpendu (71), de La Machine (58), de Montaud-Saint-Etienne (42), les mines de fer de Mazenay (71). Les minerais locaux étant de pauvre qualité (faible teneur en fer et présence de phosphore), à la fin du XIXe siècle, les matières premières viennent d’ailleurs : d’Allevard dans l’Isère et de Saint-Georges-d’Hurtières en Savoie mais aussi de l’étranger, d’Algérie et de l’île d’Elbe. En aval, les Schneider possèdent d’autres ateliers de construction mécanique, et en particulier de construction navale. Avant 1914, ils possèdent des usines à Chalon-sur-Saône (" le Petit Creusot "), à Droitaumont en Lorraine, à Champagne-sur-Seine dans la Région parisienne et diverses installations dans les régions côtières, à Bordeaux, Le Havre, Sète, Lalonde-les-Maures. A la fin du XIXe siècle et entre les deux guerres, les Schneider prennent des participations dans des sociétés de différentes régions du monde (en Russie, en Amérique du Sud, au Maroc) ce qui fait naître un véritable groupe industriel multinational.

Les explications
Une adaptation constante aux mutations techniques, économiques et politiques

Le succès des Schneider et la pérennité de leur entreprise (pendant plus d’un siècle elle reste l’une des entreprises françaises les plus puissantes de son secteur) s’explique par leur capacité d’adaptation et leur faculté à surmonter les handicaps du site. A chaque époque, l’innovation technique, une gestion rationnelle de la production et la conquête de nouveaux marchés ont permis à l’entreprise de se maintenir en position dominante.

Il est possible de distinguer plusieurs périodes dans l’histoire de la société :

à  Eugène Schneider et la première révolution industrielle

Pendant la première phase de l’essor industriel du Creusot, il est intéressant de constater qu’Adolphe puis Eugène Schneider réussissent, après le rachat de 1837, là où leurs prédécesseurs avaient échoué. Ces derniers avaient pourtant mis en place une industrie moderne (fonte au coke, procédé Wilkinson). La principale raison de la réussite des Schneider tient au changement de conjoncture. Alors que le manque de demande pour les produits nouveaux avait expliqué l’échec des entreprises précédentes, l’intervention des Schneider a lieu à un moment où la tendance s’inverse : la demande intérieure est stimulée par la révolution ferroviaire, le développement de la navigation à vapeur, le développement généralisé de l’usage des charpentes métalliques. La donnée conjoncturelle est importante pour comprendre ce premier essor. Cette demande intérieure se développe dans un cadre politique favorable puisque, jusqu’en 1860, le régime protectionniste offre aux maîtres de forge français un marché réservé, ce qui ne les empêche pas de se lancer à la conquête de marchés étrangers. Dans ces conditions, les investissements importants réalisés sur place par les Schneider leur permettent de mettre en œuvre des innovations décisives.

Les deux innovations techniques décisives de cette première période sont la locomotive (en 1838, La Gironde est la première locomotive française) et le marteau-pilon (1841) qui permet de forger des pièces importantes. Le grand ingénieur associé à cette invention est François Bourdon. Si les Schneider ne sont pas des ingénieurs, ils ont toujours accordé une place décisive aux ingénieurs. Cette collaboration, qui durera pendant tout le règne des Schneider, commence dès l’origine. La spécialité des Schneider, ce qui fait leur réputation à cette date est le chemin de fer. La qualité de leurs produits et les avancées techniques leur permettent d’affronter sans crainte la concurrence dans l’Europe entière. L’une de leurs plus grande victoire est la vente de locomotives au Royaume-Uni (commande de 15 locomotives par la Great Eastern Railway Company en 1865). Cependant il faut remarquer qu’ils ne s’emparent pas immédiatement de tous les progrès techniques. Ils ne passent pas tout de suite du fer puddlé à l’acier. Le premier four Martin n’est installé au Creusot qu’en 1867 (et il ne fonctionne qu’à titre expérimental) soit plus de trois ans après son invention.

à  1870-1914 : La compétition avec l’Allemagne

La défaite de la France et la montée en puissance de l’Allemagne, le souci de la reconstruction et la perspective d’une revanche, placent l’industrie métallurgique française dans une position-clef. Par une décision politique (de Thiers), les Schneider sont invités à participer à l’effort patriotique : c’est Schneider contre Krupp. C’est le début du développement de l’industrie d’armement au Creusot qui se juxtapose aux activités ferroviaires. Pendant cette période, les Schneider deviennent les premiers marchands d’armes du monde.

La demande militaire a des implications techniques considérables. Elle stimule la recherche et elle est à l’origine de l’évolution des installations du Creusot. C’est l’amélioration de la qualité des aciers avec l’installation d’une aciérie Martin moderne et la substitution des minerais de fer des Alpes, d’Algérie ou de l’île d’Elbe aux minerais locaux, l’introduction en 1880 du procédé Thomas de déphosphoration des minerais, la mise en place d’un outillage de plus en plus sophistiqué capable de travailler des pièces de plus en plus volumineuses (1876 : marteau-pilon de 100 t., 1885 : première presse hydraulique Whitworth de 6000 t.), le développement de la recherche sur les aciers spéciaux, avec le rôle important joué par les ingénieurs Osmond et Werth  qui mettent au point des aciers recuits et trempés, des aciers au nickel qui obtiennent des prix dans les concours internationaux (à La Spezia en 1876 ou à Annapolis en 1890) et qui font la réputation des blindages Schneider et des tôles de marine. C’est l’époque de la mise au point d’armes de plus en plus sophistiquées dont le symbole est le fameux canon de 75. Mais il faudrait évoquer les blindages de plus en plus résistants, les obus et les torpilles automobiles à gyroscope par exemple, les cuirassés, torpilleurs et contre-torpilleurs, sous-marins fabriqués à Chalon-sur-Saône ou à Bordeaux. La " course aux armements " n’est évidemment pas simplement une question de quantité d’armements mais bien une question de qualité de la production.

Le développement de l’industrie d’armement est dû non seulement aux commandes d’État mais aussi largement à l’essor du commerce international. La loi de 1885, obtenue par la pression du comité des forges, permet la libéralisation de la vente des armements. Les Schneider mettent en place un réseau international de commerce (en 1898, 60 % des productions militaires sont exportées elles représentent 80 % des exportations de la société). Le développement de ce secteur a pour conséquence l’élargissement de la société qui prend des participations dans un certain nombre d’entreprises nationales ou internationales. Les Schneider se constituent un important portefeuille financier qui est l’embryon d’une holding qui s’épanouira entre les deux guerres (acquisition de la Société française d’optique et de mécanique de haute précision en 1913, prise de participation dans les usines Poutilov en Russie, accords avec des sociétés minières et métallurgiques au Chili).

Mais les Schneider ne développent pas uniquement le secteur de l’armement. Cette période est la grande période des charpentes métalliques et ils deviennent des spécialistes des gares et des ponts (1897, pont Alexandre III ; 1869, gare d’Orléans à Paris ; 1896, gare de Santiago du Chili). Mais l’entreprise la plus symboliques dans ce domaine, et la plus ambitieuse, est le projet de construction d’un pont sur la Manche reliant la France et l’Angleterre (projet né en 1884 avec la fondation de la Channel Bridge and Railway Company limited ; développement d’étude et exposition d’une maquette à l’exposition universelle de 1889 ; abandon du projet en 1895 au moment de Fachoda).

à  1914-1960 : Les Schneider et les défis industriels du XXe siècle

Le principal problème pour les Schneider a été de faire face à ce qu’on a appelé la " deuxième révolution industrielle ". La puissance de la société, la diversification de ses activités lui permettait sans doute d’affronter les mutations techniques. Mais les dirigeants et les ingénieurs de la société se sont efforcés d’accompagner les mutations. Si un certain nombre de tentatives de diversification de l’activité ont échoué en France, comme par exemple la création d’une industrie automobile ou d’une industrie aéronautique, le principal succès de la société Schneider est le développement d’un important secteur d’industries électriques. Ce développement est antérieur à la Première Guerre mondiale (1900, première locomotive électrique) mais son essor date de l’entre-deux-guerres après la signature d’un accord décisif avec Westinghouse en 1929.

Pendant cette période, la société Schneider gagne en puissance et développe en particulier un grand nombre de filiales en Europe centrale (dans le cadre d’une société appelée Union européenne industrielle et financière). Des industries mécaniques sont mises sous contrôle, en particulier en Tchécoslovaquie (usines Skoda, avions Milos Bondy, société de construction automobile ASAP).

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la société Schneider participe à la reconstruction et au début des Trente Glorieuses en construisant du matériel ferroviaire de pointe (en 1955, la BB 9004 bat le record du monde de vitesse avec 331 km/h) ou en construisant des turbines pour les centrales hydroélectriques. La dernière grande mutation de l’entreprise est due à la sagacité de Charles Schneider qui engage la société dans l’aventure nucléaire. La maîtrise des aciers spéciaux et de la technologie électrique lui permet de participer activement aux recherches. Il fait le choix de développer en France la technologie des réacteurs PWR sous licence Westinghouse qui seront adoptés officiellement après l’abandon des premiers réacteurs à graphite. C’est pour assurer le développement de ce secteur qu’a été créée en 1958 la Société franco-américaine de constructions atomiques (Framatome).

Compte tenu de la situation du Creusot et de la nécessité de compenser les handicaps du site et des ressources naturelles, la plus value par la transformation des produits est essentielle. C’est pourquoi, à l’innovation technique s’est constamment ajoutée chez les Schneider un souci social. On pourrait parler d’innovation sociale : c’est le paternalisme.


 " Patronage et paternalisme " chez les Schneider

Patronage et paternalisme : la question sémantique se pose. Pour Gérard Noiriel, qui a posé la question, il faut distinguer entre patronage et paternalisme. Il invite à distinguer deux types de rapports d’ouvriers à patron qui se substituent l’un à l’autre, la rupture chronologique se situant à la fin du XIXe siècle, dans les années 1880-1890. Pour lui le premier système mis en place par les patrons de la grande industrie naissante, en particulier dans l’industrie lourde, doit prendre le nom de patronage. Ce terme est celui qu’utilise Frédéric Le Play. Dans ce cas, l’action du patron est acceptée par les ouvriers et s’inscrit dans le cadre de rapports sociaux traditionnels du monde rural avec la domination des notables. Le paternalisme est un système plus abouti, plus complexe, où la population est davantage encadrée et où l’autorité du patron est plus brutale, la contestation de sa domination étant plus fréquente. Cette évolution se fait sous la contrainte des transformations économiques, techniques et politiques : la concurrence mondiale, les innovations techniques, l’installation de la République et l’apparition du syndicalisme. Cependant, selon lui, dans le patronage comme dans le paternalisme il y a un fond commun : c’est la question de la main d’œuvre qui, au début de l’industrialisation comme à la fin du XIXe siècle, est rare, surtout lorsqu’elle est qualifiée. Il s’agit, par ces pratiques, de la stabiliser et de la conserver. Il faudrait ajouter, comme éléments d’explication du paternalisme, en liaison avec cette question de la main-d’œuvre rare, un double souci : d’abord, celui de mettre en place une société sans lutte de classes reposant sur les bases cordiales (aujourd’hui on dirait consensuelles). C’est un thème abondamment développé par Le Play (les conflits et les grèves sont nuisibles aux affaires) ; ensuite, il s’agit de travailler à l’amélioration morale et matérielle des ouvriers. Les arrières pensées économiques et sociales sont intimement mêlées dans cette question.

Au total, entre efficacité économique et utopie morale, il s’agit par le paternalisme de retenir les ouvriers dans une communauté imprégnée par le modèle familial (la famille comme modèle et base de l’organisation sociale) pour les rendre plus efficaces au travail (les stabiliser, les moraliser). Ce paternalisme passe par le contrôle de l’espace local (une politique de l’urbanisme, de l’équipement collectif, de la propriété ouvrière) et du temps des hommes (le travail à l’usine, les loisirs organisés, le jardin ouvrier). Il contient donc des côtés positifs (un système social intégré avec ses écoles, ses services d’assistance et de soin...) et d’autres plus négatifs (la mise en place d’un système " totalitaire " avant la lettre avec l’idéal de " forger " un homme " sain "). [Voir Chantal GEORGEL, " L’économie sociale au Creusot : patronage ou paternalisme ", catalogue de l’exposition, p. 318-331 ; Gérard NOIRIEL, " du patronage au paternalisme : la restructuration des formes de domination de la main-d’œuvre ouvrière dans l’industrie métallurgique française, Le Mouvement social, n° 144, 1988 ; Jean-Michel GAILLARD, " Les beaux jours du paternalisme ", L’Histoire, n° 195, janvier 1996, p. 48-53.]

Le système tel qu’il fonctionne au Creusot à la fin du XIXe siècle et entre les deux guerres repose sur quelques bases et quelques principes simples.

– Instruire et soigner
Dès l’origine, les Schneider construisent des écoles et ce qui va devenir un hôpital (l’infirmerie se transforme en hôpital puis en Hôtel-Dieu en 1894). Le système scolaire a un triple but : fournir une main-d’œuvre de meilleure qualité, donner une éducation morale, par la suite faire naître un esprit maison. Plus globalement se met en place un système de protection sociale avec une caisse de secours et d’épargne (constituée de dons patronaux et une retenue obligatoire sur les salaires de 2 %). Elle finance les soins, l’école, le quotidien en cas d’accident du travail, en cas de problème... Il existe un véritable système de retraite par épargne qui reste en place jusqu’en 1910 quand l’État prend le relais (loi sur les retraites ouvrières et paysannes).

– Loger
Successivement, trois types de pratiques ont été utilisées dans ce domaine essentiel pour fixer la main-d’œuvre (voir ci-dessus) : Les " casernes " sont le premier type de logement, hérité de la période antérieure. Peu nombreuses et assez vite abandonnées parce que les avantages qu’on pensait en tirer (la naissance d’un esprit de classe favorable au travail chez des ruraux à la mentalité individualiste) ont très vite été dépassés par les inconvénients (la promiscuité et ses mauvais effets). Des cités ouvrières composées de maisons individuelles avec jardin ont ensuite été construite. Enfin la pratique des terrains vendus aux ouvriers avec l’incitation à la construction (organisation de prêts) s’est généralisée.
Au début, la dimension rurale, avec l’existence d’un jardin ou de champs qui apportent un revenu complémentaire, est encore importante dans une cité qui est peu peuplée (2500 hab. en 1836) et qui constitue un îlot industriel en pleine campagne. Mais le jardin n’est jamais abandonné parce qu’il remplit plusieurs fonctions : il apporte une subsistance complémentaire et indispensable, il offre un travail dérivatif de celui de l’usine et surtout il retient l’ouvrier à la maison et l’empêche de passer son temps et de dépenser son argent au café. La dimension morale est essentielle.
Il y a les exclus du système. En particulier les manœuvres, les célibataires, et, à la fin du siècle, la population d’origine étrangère pour lesquels subsiste un habitat sommaire.

– Moraliser
Le souci moral est constant chez ces patrons qui comptent sur les effets régulateurs de la religion catholique. Il s’agit pour eux à la fois d’une question de stabilité sociale du groupe et d’efficacité au travail. La suppression des cafés et des cabarets (lieux de développement de l’alcoolisme et de propagation des idées socialistes), la disparition progressive des logements-caserne, l’existence du jardin ouvrier, l’encouragement du travail ménager des femmes et la création d’une image de la cellule familiale idéale participent de ce désir de moralisation.
Le foyer doit être propre et la maison entretenue. La femme de l’ouvrier est préparée, dans les écoles ménagères et à l’église, à remplir son rôle de gardienne de la moralité de la famille. Elle doit par son travail domestique, par sa discipline quotidienne, gérer au mieux les moyens disponibles dans le ménage : elle doit faire en sorte que l’homme préfère son foyer au café. Il existe des " commissaires enquêteurs du bureau de bienfaisance " qui font des tournées régulières et qui notent " l’apparence du ménage ". Ils sont en particulier chargés de rapports sur les logements en location.
En dehors du foyer, la vie collective est encadrée : existence d’associations sportives, de fanfares, de cercles pour les cadres. Des fêtes locales, généralement organisées à la gloire de la famille Schneider ont lieu régulièrement (on les préfère aux fêtes " nationales ", le 14 juillet étant ostensiblement boudé par ces patrons conservateurs). Derrière ce projets, il y a la volonté de disposer d’ouvriers efficaces, mais aussi de régénérer des êtres humains jugés un peu frustres : il y a l’idée de former un homme nouveau.

On a, au total, un modèle assis sur le travail, la religion la famille. La famille et le lien familial sont exaltés à tout moment : la famille de l’ouvrier, l’entreprise, présentée comme une famille dont le patron est le père et dont le personnel sont les enfants, la famille Schneider. Celle-ci est sans cesse posée en modèle, honorée dans un véritable culte de la famille patronale et de son chef, le patron, et ses aïeux. La religion catholique, présente à l’école jusqu’aux lois de laïcisation, est également présente dans la vie quotidienne puisqu’elle rythme la vie des ouvriers du baptême à la mort. Plusieurs églises ont été construites au Creusot par les Schneider et il était " mal vu " de ne pas les fréquenter. Au centre du système il y a l’épargne (prêts de l’usine aux candidats, système d’épargne automatique) : le propos est d’exalter le travail et l’argent durement gagné, est d’apprendre la prévoyance.

Ce contrôle de l’individu du berceau à la tombe, ce souci de créer une société à l’abri de l’extérieur, à l’abri du contrôle administratif de l’État (les Schneider possèdent une garde personnelle qui fait la police dans la ville, ce qui provoque parfois des tensions avec le préfet), de l’influence des idées socialistes est frappant : on peut quasiment parler d’un système totalitaire. Il s’agit de susciter un esprit de groupe, par une uniformisation des esprits, un esprit de corps, en suscitant une fierté exclusive. On a parlé de soumission de l’individu à l’entreprise, de " nouvelle féodalité " : le pouvoir absolu d’un homme sur les hommes vivant sur son territoire, un territoire un peu en marge des règles communes. Il faut constater que le système a été assez efficace pour éviter longtemps les progrès du socialisme et du syndicalisme. Toutefois le Creusot a connu quelques grandes vagues de grèves (1870, 1899) qui ont été à l’origine du durcissement du paternalisme : l’accroissement du contrôle sur tous les secteurs de l’activité des ouvriers et sur tous les moments de leur vie.

Dijon-Mâcon, le 26 avril 1998.


BIBLIOGRAPHIE
Les Schneider comme figure emblématique du patronat français

Ouvrages généraux sur la révolution industrielle et le patronat français

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Jean-Pierre RIOUX, La Révolution industrielle (1780-1880), Paris, points-Seuil, 1971, rééd. 1989.
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Patrick VERLEY, Entreprises et entrepreneurs du XVIII
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Denis WORONOFF, Histoire de l’industrie en France du XVI
e siècle à nos jours, Paris, Seuil, 1994.
Le temps de la lutte des classes, patrons et ouvriers dans l’aventure industrielle, numéro spécial, L’Histoire, n° 195, janvier 1996.

Ouvrages sur les Schneider et Le Creusot

Les Schneider, Le Creusot. Une famille, une entreprise, une ville (1836-1960), catalogue de l’exposition du musée d’Orsay et de l’Écomusée du Creusot (1995), Paris, Fayard-RMN-Orsay, 1995.
Jean-Louis BEAUCARNOT, Les Schneider, une dynastie, Paris, Hachette, 1986.
Bernard CLÉMENT, Plaine des Riaux, Le Creusot, lecture du paysage industriel, dossier de l’Écomusée du Creusot, mars 1990.
Christian DEVILLERS et Bernard HUET, Le Creusot, naissance et développement d’une ville industrielle (1782-1914), Paris, Champ Vallon, 1981.
Alphonse FARGETON, Les grandes heures du Creusot au temps des Schneider, Écomusée du Creusot, 1977.
Léon GRIVEAU, Un exemple de concentration industrielle au XIX
e siècle : Le Creusot–Montceau-les-Mines (1835-1914), 1977.
Joseph-Antoine ROY, Histoire de la famille Schneider et du Creusot, Paris, Rivière, 1962.
Denis WORONOFF, " Une statue pour Eugène Schneider ", L’Histoire, n° 186, p. 10-12.

Pour mémoire :
Jean CHEVALIER, Le Creusot, berceau de la grande industrie française, Paris, Corbeil-Crété, 1935.

Outils pédagogiques

Dossiers du Musée d’Orsay, Les Schneider, Le Creusot. Une famille, une entreprise, une ville (1836-1960), carnet d’observation pour les jeunes à partir de 10 ans, 1995.
Écomusée du Creusot, dossier de présentation, service éducatif, mise à jour 1996.
Le Creusot..., dossier de la Documentation photographique, Paris, La Documentation française.
Françoise BOUCHET, " Écomusées et musées de société. Dire l’histoire et gérer la mémoire au présent ", Pour, La revue du GREP, n° 153, mars 1997, p. 119-129.