Les Schneider comme figure emblématique du patronat français
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Les Schneider constituent une figure emblématique mais pas totalement représentative du patronat français. Ils passent pour la figure caractéristique du patronat français, voire européen, de la deuxième moitié du XIXe siècle qui constitue le moment de leur apogée. En réalité, il faut nuancer le propos. Ils se sont posés avec succès comme des patrons modèles mais ils ne représentent quune fraction très réduite du patronat français, celle qui est constituée par la haute bourgeoisie propriétaire ou gestionnaire des grandes entreprises textiles ou métallurgiques nées de la " première révolution industrielle ". Par leur réussite industrielle, leur fonctionnement dynastique rigoureux, la mise en uvre dans leurs affaires de pratiques paternalistes abouties et le lien dynamique quils ont su établir entre affaires et politique, ils sont effectivement une famille caractéristique de ce milieu social qui fonctionne comme une caste. |
Famille et capitaux sont indissolublement liés. Le projet dynastique, les alliances matrimoniales ont pour principal effet de renforcer la puissance de laffaire. On peut donc parler de stratégie dynastique. Le propos des Schneider est daugmenter progressivement le capital de la société tout en gardant le contrôle de la gestion de la société (une société en commandite par actions dont ils sont les gestionnaires et dont ils contrôlent petit à petit la plus grande partie du capital) [Voir le développement de Patrick Verley, Entreprises et entrepreneurs du XVIIIe au début du XXe siècle, p. 106-107]. Les Schneider sortent de lobscurité en 1836, à lépoque où ils se portent acquéreurs des établissements du Creusot alors en faillite. Adolphe et Eugène sont issus dune famille de petits notaires et propriétaires terriens de Lorraine, mais les deux frères ont déjà de solides appuis : Adolphe est lhomme de confiance du négociant, banquier et manufacturier parisien Seillière et Eugène a été responsable successivement de deux entreprises soutenues par le capital Seillière (la filature de laine de Longaux près de Reims et les forges de Bazeines à Sedan entre 1827 et 1837). Ils consolident leurs positions et leurs appuis par des mariages brillants. Adolphe épouse Valérie Aignan, qui est la belle-fille de Boigues, maître de forges à Fourchambault. Eugène épouse Constance Lemoine des Mares dont la famille appartient à la haute finance protestante : elle est la nièce des Neuflize et sa dot est de 100 000 F. Ce sont dailleurs les capitaux de la banque Seillière et des Boigues qui sont à lorigine de la société en commandite de 2,6 Millions de F dont les deux frères sont gérants au Creusot. Il sagit dune structure financière familiale assez traditionnelle qui restera en vigueur très longtemps puisque la société Schneider et Compagnie est encore une société en commandite en nom collectif en 1949. A cette date, elle est transformée en société holding dans laquelle les établissements du Creusot deviennent la Société des forges et ateliers du Creusot (SFAC). En 1966 est créée une Société Anonyme. Quand apparaît la Société Schneider et Compagnie, le Creusot est un établissement qui a connu des débuts prometteurs et bien des déboires. Deux affaires distinctes avaient fusionnées en 1786 : dune part la Cristallerie de la Reine, implantée sur une colline avec un corps de bâtiments en U pour loger les ouvriers et deux grands fours ronds (le château de la Verrerie conserve toujours les traces de ces structures) qui a été transférée de Sèvres en 1785 ; dautre part une Fonderie Royale, créée en 1782, à lorigine de laquelle on trouve un Anglais, Wilkinson, qui a introduit en France le procédé de fonte au coke et les machines à vapeur. On trouve là également Ignace de Wendel, dHayange, " Officier-Ingénieur du Roi ". La première coulée au coke date de 1785. On utilise le charbon et le fer locaux. Le tout nouveau canal du Charolais qui relie la Saône à la Loire sert à expédier la production. Cest une réussite technique, mais lentreprise connaît de nombreuses difficultés financières dès les années 1780 et surtout pendant la période révolutionnaire. La faillite est finalement prononcée et en 1818 et la société est rachetée par lun des créanciers, Chagot, banquier à Chalon-sur-Saône et par ailleurs détenteur de la concession des houillères de Blanzy. En 1826, la veuve de Chagot cède la majorité des parts à deux Anglais : Manby et Wilson. Une nouvelle faillite est prononcée en 1833. De lhistoire antérieure du Creusot, les Schneider héritent de deux caractéristiques essentielles : le modèle anglais, qui reste une référence technique et sociale, et limportance accordée à linnovation et à la qualité de la fabrication. En effet, si aucun des Schneider na fait détude dingénieur, en bons capitaines dindustrie, ils ont toujours eu le souci de sinformer en suivant par exemple des cours au Conservatoire des Arts et métiers, ou en effectuant des voyages en Angleterre. Mais, contrairement à leurs prédécesseurs, les Schneider bénéficient dune conjoncture économique excellente : leur ascension accompagne lindustrialisation de la France. la réussite économique est fulgurante. Dès 1838 sort des ateliers du Creusot la première locomotive à vapeur fabriquée en France: la " Gironde ". En 1845, après la mort accidentelle dAdolphe, Eugène prend seul la direction de lentreprise. Il lassume jusquen 1875. Ce sont 30 ans dascension spectaculaire et de réussites économiques dans les domaines de la révolution ferroviaire, de la navigation et de la charpente métallique. Parallèlement seffectue lascension politique dans le contexte du Second Empire. Lessentiel de la carrière dEugène se déroule à Paris et cest pourquoi il associe assez tôt son fils Henri (1840-1898) à la gestion des affaires. Henri associera à son tour son fils Eugène (1868-1942) aux affaires. Eugène II devient cogérant à sa majorité conformément aux statuts de la Société. Au moins jusquen 1910, Eugène II conduit comme son père et son grand-père une carrière politique parallèlement à sa carrière de grand patron. Lui-même collectionneur de canons, il oriente de plus en plus les activités de lentreprise vers larmement dans la période qui précède la guerre de 1914. LExposition universelle de 1900 marque lapothéose de la Compagnie avec le pavillon construit en forme de tourelle de canon. Eugène II développe le caractère international de la Compagnie en créant des installations au Maroc, en Russie et en Amérique du Sud. Les marchés des Schneider sont alors répartis dans le monde entier. A cette génération, la famille est cruellement frappée par la mort du fils aîné, Henri-Paul, dans un combat aérien en 1918. Le second fils, Jean, meurt en 1944. Cest donc Charles, dabord écarté par son père (il a fait carrière à la tête de la société Gaumont), qui hérite du Creusot au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un moment difficile. Il assure la reconstruction et pour une part la reconversion du site, notamment vers le nucléaire. Mais la belle époque du Creusot sachève. Quatre générations se sont donc succédées à la tête de lempire familial. Cet aspect dynastique a toujours été magnifié par les Schneider eux-mêmes. La cohésion, la continuité de la famille, le respect des valeurs morales : voilà limage quils ont voulu donner. A plusieurs reprises, ils ont sollicité des artistes pour réaliser des portraits. Rien de novateur chez les peintres quils ont choisi qui sont toujours les représentants très conventionnels de la peinture officielle : Paul Delaroche, Benjamin-Constant, Edouard Dubufe. A la fin du siècle, Giovanni Boldini peint Madame Eugène II en grande mondaine, mais le tableau jugé trop provocant est retouché : on y ajoute un manteau convenable sur lépaule de lépouse et son fils Charles à ses côtés. Le tableau le plus emblématique est probablement celui dAimé Morot, peintre de la bonne société, qui représente en 1909 Eugène II et ses fils. Bel exemple de portrait dynastique marquant la volonté daffirmer la pérennité des maîtres de forges. On y reconnaît le buste du fondateur, Eugène Ier, par Franceschi, le portrait dHenri par Morot, Henri-Paul debout, Jean et Charles. Eugène II est assis au centre, le doigt pointé sur le plan du Creusot offert par les habitants à loccasion de son mariage. Le plan du château de la Verrerie est accroché sur le mur du fond. 0n observe une certaine discrétion dans cette image austère où latmosphère est solennelle et pesante, les costumes sombres, lallure sévère et une volonté marquée dassocier le Creusot à la dynastie. Mais derrière limage volontairement discrète, saffirme une position sociale de premier plan. à Un réseau dinfluence : lesprit de caste Henri Schneider marie ses cinq enfants dans la noblesse. Ce nest plus à son stade par souci daugmenter laffaire qui a été assise par la stratégie matrimoniale de la génération précédente. Ces alliances relèvent pas non plus du désir dobtenir une assises foncière comme cest le cas, par exemple pour la patronat normand (bien étudié). Cest plus tôt un mode de vie qui attire les Schneider, avec pour Henri Schneider, une évidente nostalgie pour les temps monarchiques [Voir Patrick Verley]. Les alliances matrimoniales ont permis aux Schneider de consolider et de valoriser leur réseau de relations. Nous avons évoqué les épouses dAdolphe (de la famille Boigues de Fourchambault) et dEugène (famille Neuflize) ; Henri déroge quelque peu à cette stratégie puisquil épouse successivement les deux filles de la maîtresse de son père, Madame Asselin. Mais il a le souci de marier ses filles dans la haute société : elles deviennent Marquise de Chaponay (à ce mariage sont témoins le duc de Chartres lui-même et le duc de Broglie), Marquise de Juigné, Marquise de Brantes, Comtesse de Ganay. Son fils Eugène, deuxième du nom (Eugène II, comme dans les familles royales) rencontre chez Madame de Clermont-Tonnerre sa future épouse, Antoinette de Rafélis de Saint-Sauveur, dont le père, ruiné, sétait suicidé mais qui appartient à une famille dancienne noblesse. A la génération suivante, Jean sallie à Françoise de Curel, descendante des de Wendel. Lune des filles épouse le duc de Brissac, Charles épouse Lilian Volpert, petite-fille de Jules Guesde, mais la grande époque des Schneider est déjà révolue... Il sagit donc sur plus dun siècle dune véritable stratégie dynastique pour cette famille déjà détentrice de la fortune qui sallie à la haute aristocratie. Les fréquentations mondaines sont à limage de ces alliances brillantes. Eugène Ier est un proche de lEmpereur; il a sa loge à lOpéra (mieux située dit-on que celle des Rothschild). Henri est un familier des Orléans ce qui correspond dailleurs à ses choix politiques. En Sologne, dans son château de Rivaulde, il reçoit les Luynes, les dHarcourt, les de Broglie, les la Rochefoucault, mais aussi les Hennessy, les Lebaudy, les de Wendel, les Seillière ; une photographie prise au Creusot en 1913 atteste la présence du Prince de Galles en vacances au château de la Verrerie. De grands noms de la noblesse, de la finance, de lindustrie et de la diplomatie se comptent parmi les habitués de la famille. Mais on fait place parfois dans le cercle des intimes à des personnages très modestes : le directeur des écoles Schneider, le curé du Creusot, les hommes de confiance de lusine sont admis dans la famille dans un souci de clientélisme et de paternalisme évidents. A cela sajoutent, et elles tenaient une très grande place dans limage de la famille, les visites de charité à la Maison des Anciens, à lOrphelinat, à lHôpital. Les bonnes uvres sont en effet très nombreuses et les dames de la famille y sacrifient largement. Les lieux de la mise en scène sont les résidences somptueuses que les Schneider se sont fait construire où aménager à chaque génération. Dans ces demeures ont travaillé les plus grands architectes du temps. Les choix architecturaux et les partis pris de décoration sont rarement novateurs, le classicisme et la tradition sont plutôt mis à lhonneur. La seule résidence commune à toutes les générations est le château de la Verrerie au Creusot. Lancienne cristallerie de la Reine, adoptée comme résidence par les maîtres de forges dès 1860, a été rénovée en 1905-1909 par larchitecte E. Sanson dans le style du XVIIIe siècle. Le château de Rivaulde en Sologne parfois nommé " le petit Vaux le Vicomte " a été entièrement restauré. Madame Henri en fait sa résidence de prédilection. Là, elle collectionne meubles anciens et objets dart. La chasse y tient une grande place dans la vie sociale, dans la construction et lentretien du réseau de relations. Le château des Saint Sauveur à Apremont, qui est la demeure ancestrale de la famille de la femme dEugène II, a été restauré dans un style faux gothique qui date un peu à son époque. Une petite maison à Garges, avec un jardin de 25 hectares et des roses, sert à Eugène II et à sa femme de retraite discrète. A Paris existe limmeuble de la direction générale de la société Schneider et Compagnie au 42 rue dAnjou. Il a été construit en 1900 dans un style XVIIIe siècle. A Paris également, chaque génération a eu son hôtel Particulier. Eugène Ier collectionne les peintres Hollandais et Flamands au 7 de la rue Boudreau. Son hôtel est vendu en 1876. Henri choisit le Faubourg Saint Honoré où il aménage au n° 137 un hôtel de 3450 m². Eugène II achète en 1901 Cours Albert Ier lHôtel du marquis de la Ferronays bâti sous le IInd Empire. Cet hôtel deviendra plus tard lambassade du Brésil. Charles sinstalle en 1946 rue Octave Feuillet dans une demeure de style Louis XVI avec un jardin de 500 m². Au total, ils vivent dans des résidences fastueuses des " Beaux Quartiers " qui témoignent de la parfaite intégration des Schneider dans la haute société. Elles sont la marque de la puissance de la famille dans tous les domaines et en particulier dans le domaine politique. à La politique comme levier des affaires Les liens avec le monde politique sont recherchés et entretenus des deux côtés. Dune part par les Schneider, pour dévidentes raisons économiques ; dautre part par les gouvernements, pour des raisons politiques : ils ont souci de contrôler un secteur-clef de léconomie [voir Michel OFFERLÉ, " les Schneider en politique ", catalogue de lexposition, p. 288-305]. Pourquoi un
engagement en politique ? Cest un moyen de soutenir directement la prospérité de lentreprise. Le politique nest que le prolongement de léconomique et du social. Affaires et politique sont liées à un point tel que la gestion municipale apparaît souvent comme un prolongement de la gestion de lentreprise. Lintervention politique, en tant que député ou en tant que conseiller du prince, a pour premier objectif dobtenir des conditions favorables au développement de lentreprise : Henri est, sous la République, lun des inspirateurs de la loi sur la liberté du commerce des armes en 1885 ou de la loi protectionniste de 1890. La politique permet en outre aux Schneider de se construire une image. La tribune du Corps législatif puis de la Chambre des députés est conçue comme un lieu de défense et dillustration de la méthode Schneider, en particulier du patronage. Lieu de célébration de la méthode utilisée, elle permet la construction du mythe. Lengagement politique permet enfin de se constituer un puissant réseau de relations locales, nationales et internationales. Les réceptions que les Schneider organisent à leur domicile parisien ou celles dEugène 1er à lHôtel de Lassay quand il est président du Corps législatif, ainsi que sa participation à lorganisation des grandes expositions industrielles de 1849 et 1851, vont dans ce sens. Quel
engagement ? A une phase dengagement direct Eugène puis Henri cumulent les responsabilités locales et nationales succède une phase dintervention dans la politique " par procuration " : Eugène II se désengage progressivement et charge des proches ou des hommes de confiance doccuper les mandats. Dans la première période, les Schneider, relativement en phase avec le pouvoir politique, cherchent à sassurer un pouvoir presque absolu sur le territoire creusotin. Ils ne souhaitent pas partager le pouvoir et lengagement politique direct vise à leur assurer la maîtrise du développement de lusine et de la ville dont ils possèdent une partie des terrains : ils cumulent les statuts de maire, de patron et de propriétaire. Après la chute de lEmpire, avec le réveil de la démocratie, les difficultés économiques et surtout les premières grandes grèves qui témoignent du développement des revendications ouvrières et de linfluence socialiste, ce contrôle devient plus difficile. Les Schneider, dont le conservatisme saccuse, délaissent progressivement le niveau politique national (Henri ne siège pratiquement pas à la Chambre dont il est lélu) et préfèrent intervenir sur la politique en pratiquant le lobbying, par le biais du Comité des forges. Lintervention dans les chambres de métier date de lorigine : Eugène est membre de la Chambre de commerce de Chalon-sur-Saône en 1843, puis, à partir de 1848, il participe à des instances nationales comme le Conseil général de lagriculture, du commerce et des manufactures. Cest à cette époque dailleurs quil rencontre le prince-président, Louis-Napoléon Bonaparte dont il devient un fidèle. Eugène est membre du Conseil de régence de la Banque de France de 1854 à 1875, il est membre fondateur du Comité des forges. Henri est régent de la Banque de France et membre influent du Comité des forges. Comment se faire
élire ? Les Schneider ont généralement été élus facilement quand ils se présentaient : Les premiers mandats (jusquen 1848) sont des mandats au suffrage censitaire. La principale difficulté dAdolphe puis dEugène a été de simposer face aux notables locaux, bien implantés, et qui étaient des orléanistes. A partir de 1848, le suffrage universel modifie un peu la pratique mais les Schneider continuent à se faire élire sans grande difficulté. Sous lEmpire, Eugène Schneider est le candidat officiel et obtient des scores sans appel (en 1863, il obtient 100% des suffrages exprimés pour 61% des inscrits). Les premières contestations sur la régularité des scrutins datent de 1869. Sils sont élus avec autant de facilité cest bien sûr dabord parce que ce sont les patrons : ils disposent dun évident moyen de pression (ils offrent et ils retirent le travail) et dun important moyen daction (largent pour la propagande). En outre, il ne faut pas oublier quil ny avait pas disoloir dans les bureaux de vote avant 1914. Par ailleurs, ils profitent de lascendant naturel que possède le patron (celui qui sait bien gérer son entreprise saura gouverner) et surtout ils bénéficient du culte de la personnalité qui est entretenu au Creusot par leur propre propagande. Pour quelle
politique ? Sous la monarchie de Juillet, Adolphe puis Eugène Schneider sont très pragmatiques et réagissent en fonction de leurs intérêts dhommes daffaires. Ils ne contestent pas le régime, sans être dune fidélité absolue au gouvernement. Ils nappartiennent à aucun groupe politique mais leurs principes de base sont " ordre, travail, progrès ", ce qui est somme toute assez dans lair du temps. En 1848, Eugène prend une position publique prudente. Il ne se déclare pas hostile à la République, signalant simplement quil na rien fait pour quelle advienne. Il ne condamne pas non plus la monarchie de Juillet. En fait, il accorde très tôt son soutien à Louis-Napoléon Bonaparte. Il est brièvement ministre entre mars et mai 1851, puis fait partie de la commission qui entoure le Président au moment du coup dÉtat. Il se retrouve alors dans le cercle des conseillers les plus proches de lEmpereur, ce qui lui vaut la présidence du Corps législatif à la fin de lEmpire. Après une période délicate au début de la IIIe République, Henri Schneider se lance à nouveau dans la compétition législative en 1885 mais il est battu. Il nest pas républicain. Sans participer aux comités bonapartistes ou monarchistes, il est élu en 1889 sur une liste boulangiste (tendance orléaniste). Par la suite il se manifeste dans les milieux orléanistes à un moment où ils sont devenus marginaux sur la scène politique. Tout au long de leurs carrières politiques respectives, ils ont défendu les uns et les autres un libéralisme économique tempéré (ils réclament une certaine dose de protectionnisme) et lorganisation paternaliste des entreprises. Le cas Schneider nest pas unique. Nombreux ont été les patrons qui ont su profiter de leur position dominante et de leur influence sur le milieu où ils étaient installés pour se faire élire et marier affaires et activité politique. Parmi les grands patrons engagés dans la vie politique, le cas des de Wendel est bien connu (toute la dynastie a été député, de lEmpire à la IIIe République, en passant par le Reichstag entre 1870 et 1914, François II de Wendel continue une activité politique à un moment où les Schneider sen retirent, il est député de 1914 à 1933 puis sénateur de 1933 à 1940). Mais, là encore, les Schneider font figure de personnalités exceptionnelles parce quils atteignent les sommets du pouvoir (sous le Second Empire auquel les de Wendel nont pas fait complètement allégeance), et quil élaborent une forme élaborée du contrôle du politique. |
En 1856, une pétition signée par 5000 habitants du Creusot propose de débaptiser la ville et de lui donner le nom de " Schneiderville ". Ce changement de nom aurait pu se justifier tant a été grande lempreinte laissée par la famille sur lespace. Malgré les évolutions récentes, cela se lit encore nettement dans la ville daujourdhui. Au Creusot, lusine préexiste à la ville. Quand les Schneider sont arrivés, la fonderie était installée dans la plaine des Riaux ; dans ce même périmètre, on trouvait la maison du directeur et les logements ouvriers, sous forme de " casernes ". Ce sont des logements collectifs où les ouvriers étaient étroitement surveillés. Peu à peu, lorganisation de lespace évolue : lusine devient un espace spécifique de production, de plus en plus dense. Elle sétend le long de la voie ferrée en direction du Breuil où une usine sera construite en 1917. Cet espace est perpétuellement remanié, restructuré au gré des nécessités de la production (on navait pas à lépoque le souci de préserver le patrimoine industriel). Les fonctions non productives sont évacuées de lusine. Ainsi se distinguent le Château, le logement du Directeur, lHôpital, lEcole, les logements des ouvriers. Les Schneider interviennent très étroitement dans lorganisation et le contrôle de lespace. Le plan de la ville témoigne de cette mainmise . Au centre de la ville, lusine sétale tout le long de la vallée NO-SE qui structure lespace physique et quemprunte la voie de chemin de fer Nevers-Chagny. Confinée au départ dans la plaine des Riaux, elle a gagné peu à peu en direction du SE sur plusieurs kilomètres, de façon continue, jusquaux installations du Breuil. Outre les ateliers successifs et le réseau ferré public et privé, on trouve également dans cet espace létang de la Forge, seul parmi les nombreux étangs de cette région à avoir une utilisation industrielle, tous les autres ayant comme fonction dalimenter le canal du Centre. En-dehors du Creusot stricto-sensu une extension de lusine a été construite au bord du canal, à Montchanin (fonderie Henri-Paul). Au cur de la ville et au centre du système, sur la colline, se dresse le Château de la Verrerie prolongé par son vaste parc. Espace privé dominant doù lon ne voit ni lusine ni la ville. Larchitecte Sanson a réaménagé le château entre 1905 et 1909 : il a doté la façade dun fronton à la façon des Invalides. Les deux fours coniques de lancienne Cristallerie ont été aménagés lun en théâtre, lautre en chapelle. Leur présence identifie immédiatement lespace. Là étaient accueillis avec pompe et parfois publiquement tous les hôtes étrangers, visiteurs et clients. La cour dhonneur a vu passer les rois de Serbie, de Bulgarie, du Portugal, le Prince ottoman, des amiraux Japonais, des chefs dÉtat (jusquà De Gaulle en 1959 et Khrouchtchev en 1960). Des équipements collectifs ont été installés dans la ville par les Schneider qui en ont imposé lidée et financé la construction. Dabord, à la jonction de la ville et du Château, dominant le quartier commerçant du Guide, on trouve les bâtiments de la Direction (1872). Dans ce même quartier a été installée la Mairie, reconstruite en 1896. Puis, disséminés dans les quartiers, des orphelinats, des hôpitaux (lHôtel-Dieu a été inauguré en 1895) et systématiquement des écoles et des églises. A la périphérie de la ville, deux grands parcs sont réservés aux loisirs : Montporcher, pour les ouvriers, et Mouillelongue pour les employés, chacun disposant déquipements différents. En outre, les Schneider se sont intéressés au logement de leur personnel. Selon les époques, on peut identifier trois types de logement : les " casernes ", dans la continuité de la politique du logement ouvrier de la Fonderie Royale. Les dernières, logement collectif très entassé et très étroitement surveillé, ont été construites en 1847. Les cités ouvrières, sur le modèle anglais introduit par Manby et Wilson à la Combe des Mineurs, ont été construites par lusine. Elles apparaissent comme des cités modèles. La Société Schneider a en effet largement diffusé des images et des plans de ces cités lors des Expositions Universelles à Paris. On en trouve plusieurs exemples au Creusot : la Cité de la Villedieu et ses 85 logements construits en 1865, la Cité Saint Eugène et ses 159 logements qui datent de 1875. LUsine reste propriétaire des logements pour lesquels les locataires payent un loyer modique. Mais la préférence est allée aux lotissements. En effet, contrairement à limage quils donnent, les Schneider nont pas construit eux-mêmes beaucoup de logements ouvriers : 10 % environ du personnel est directement logé par la firme. Ils ont préféré organiser lespace en lotissant les terrains qui leur appartenaient ou quils achetaient. Les terrains une fois lotis étaient revendus par parcelles sur lesquelles ouvriers et employés étaient invités, grâce à des prêts, à construire leur propre maison .Une réglementation très stricte concernant la hauteur et lalignement des maisons, les trottoirs, les règles dhygiène et de salubrité était imposée par lentreprise à laquelle les plans devaient être préalablement soumis. De cette politique interventionniste naît lextrême uniformité du paysage urbain encore visible aujourdhui. Au total, lespace sorganise peu à peu en boucle, avec au centre le Château et lusine le long de la voie ferrée. Vient ensuite le quartier du Guide à vocation commerçante. Puis on trouve la couronne des cités. Entre les pôles initiaux, on observe une densification progressive du tissu urbain, principalement le long des voies de communication, par exemple la route Montcenis-Couches qui traverse lespace. Là sont implantés les lotissements complétés par les initiatives individuelles. Ainsi, on assiste à une véritable planification de lespace. Il accueille une population croissante: 6 000 habitants en 1846, 25 000 en 1875, 32 000 à la fin du XIXe siècle, 38 000 en 1920 et 30 000 à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La très grande majorité des habitants est employée par la Société Schneider. Dans ce contexte, les Schneider ont mis en place une politique dembellissement de lespace laissant une marque encore plus personnelle sur la ville. Les emblèmes en sont de vastes avenues, des places publiques, des églises et tout un programme de statuaire à la fois monumentale et personnelle. La toponymie reflète ce culte de la famille qui met systématiquement en avant les prénoms des patrons. L église Saint-Laurent se dresse sur la place Eugène Schneider dès 1848. Les églises Saint-Eugène et Saint-Henri ont été érigées en même temps que les quartiers du même nom. Dans le quartier Saint-Charles, l église Saint-Charles abrite le caveau de famille depuis 1863. En 1883, elle a été dotée dun vitrail qui représente Henri Schneider, à côté de lenclume et le marteau à la main, en Saint Eloi, patron des forgerons dans une posture dorant et de donateur. Disséminés dans la ville, à des endroits marquants, des monuments perpétuent le souvenir de la dynastie. Place Schneider, le monument à Eugène Ier a été inauguré en 1879 par Ferdinand de Lesseps. On y lit : H. Chapu, statuaire et P. Sédille architecte ainsi que les inscriptions " à Eugène Schneider, Le Creusot 1878 " et sur le revers " les ouvriers et habitants du Creusot à Eugène Schneider, souscription privée 1878 ". En fait, la firme a contribué pour plus dun quart de la somme à son érection. Le reste a été pris en charge par 15 000 souscripteurs. Cest une composition pyramidale à deux niveaux dont Eugène occupe le sommet dominant le groupe inférieur composé dune femme et de son fils qui représentent la population et les ouvriers. Le titre du monument, " La Reconnaissance ", relie symboliquement les deux groupes. Le monument à Henri Schneider, du sculpteur E. Peynot, situé face à lHôtel-Dieu a été inauguré en 1923. Henri, assis, fixe lHôpital et désigne du doigt un plan de cet édifice quil a fait construire. A la base du monument, on identifie les symboles de la famille : deux canons entrecroisés et une vue cavalière des usines. De part et dautre, des personnages évoquent lactivité industrielle de la ville (un forgeron), et les uvres sociales dHenri Schneider (un vieillard en uniforme de la maison de retraite et un élève des écoles Schneider). La statue dEugène II, par P. Landowski, a été inaugurée en 1951 devant le laboratoire de recherche quil avait créé en 1934. Linscription est sobre. Le patron est debout sur son piédestal, le plan de la ville à la main. Il est figuré en scientifique portant lhabit dacadémicien puisquil est membre de lAcadémie des Sciences Morales et Politiques. Charles Schneider a eu aussi sa statue inaugurée en 1968. Le parti pris de simplicité est évident : socle de faible hauteur, inscription minimum ("Charles Schneider, Maître de Forges 28 juin 1898-6 Août 1960 ") , vêtement commun. La statue est érigée dans un quartier populaire reconstruit après guerre. Cest donc encore le rôle de bâtisseur qui est souligné. Jusquà la dernière génération, les Schneider ont voulu affirmer leur présence dans la ville quils ont façonnée, en conformité avec le type de relations sociales quils ont inspirées. |
Le site du Creusot est le cur dune entreprise industrielle de première importance, lindustrie métallurgique la plus puissante de France de la veille de la Première Guerre mondiale à 1940 et lune des plus puissantes industries sidérurgiques et métallurgiques dEurope. Le plan de lusine permet de lire la variété des activités menées sur le site, lintégration verticale de lactivité industrielle et la progressive conquête de lespace par les installations industrielles qui témoignent de lexpansion de la société et de ses mutations successives. La société Schneider a connu une forte croissance à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle et le Creusot est toujours resté au centre de loutil industriel alors que le site souffrait de plusieurs handicaps : un relatif isolement (il est à lécart des axes de communication comme laxe PLM) et la médiocre qualité des ressources naturelles locales (charbon et surtout fer à faible teneur). Une bonne partie de la stratégie industrielle des Schneider a consisté à chercher (et à trouver) des solutions compensatoires pour maintenir la société au sommet jusque dans les années 1950. Ceci étant, Le Creusot nest que lélément central dun ensemble industriel beaucoup plus vaste avec des installations à proximité (en Sâone-et-Loire et dans les départements voisins), ailleurs en France ou dans le monde. [Voir Claude BEAUD, " Linnovation dans les établissements (1837-1960) ", catalogue de lexposition, p. 204-233. et Alain DEWERPE, " Travailler chez Schneider ", catalogue de lexposition, p. 176-203.] Les constats On rencontre sur le site du Creusot une grande variété dactivités qui témoignent de lhistoire de lentreprise, " un système dusines " qui en fait un exemple type dindustrie intégrée verticalement. Depuis les hauts fourneaux jusquà la construction mécanique, toutes les étapes de lindustrie métallurgique sont présentes les cokeries et hauts-fourneaux, la forge, des ateliers de construction mécanique spécialisés (construction de matériel ferroviaire, construction darmes). Aux constructions liées aux activités de type industriel sajoutent les bâtiments administratifs et les bureaux détudes, ceux de la direction qui occupent symboliquement une place centrale dans lespace. En réalité, lintégration verticale de la société nest pas complètement lisible sur le site du Creusot qui comporte essentiellement des activités de transformation. Il faut ajouter, en amont, les mines. Les Schneider possèdent les mines de charbon de Montchanin et de Longpendu (71), de La Machine (58), de Montaud-Saint-Etienne (42), les mines de fer de Mazenay (71). Les minerais locaux étant de pauvre qualité (faible teneur en fer et présence de phosphore), à la fin du XIXe siècle, les matières premières viennent dailleurs : dAllevard dans lIsère et de Saint-Georges-dHurtières en Savoie mais aussi de létranger, dAlgérie et de lîle dElbe. En aval, les Schneider possèdent dautres ateliers de construction mécanique, et en particulier de construction navale. Avant 1914, ils possèdent des usines à Chalon-sur-Saône (" le Petit Creusot "), à Droitaumont en Lorraine, à Champagne-sur-Seine dans la Région parisienne et diverses installations dans les régions côtières, à Bordeaux, Le Havre, Sète, Lalonde-les-Maures. A la fin du XIXe siècle et entre les deux guerres, les Schneider prennent des participations dans des sociétés de différentes régions du monde (en Russie, en Amérique du Sud, au Maroc) ce qui fait naître un véritable groupe industriel multinational. Les explications Le succès des Schneider et la pérennité de leur entreprise (pendant plus dun siècle elle reste lune des entreprises françaises les plus puissantes de son secteur) sexplique par leur capacité dadaptation et leur faculté à surmonter les handicaps du site. A chaque époque, linnovation technique, une gestion rationnelle de la production et la conquête de nouveaux marchés ont permis à lentreprise de se maintenir en position dominante. Il est possible de distinguer plusieurs périodes dans lhistoire de la société : à Eugène Schneider et la première révolution industrielle Pendant la première phase de lessor industriel du Creusot, il est intéressant de constater quAdolphe puis Eugène Schneider réussissent, après le rachat de 1837, là où leurs prédécesseurs avaient échoué. Ces derniers avaient pourtant mis en place une industrie moderne (fonte au coke, procédé Wilkinson). La principale raison de la réussite des Schneider tient au changement de conjoncture. Alors que le manque de demande pour les produits nouveaux avait expliqué léchec des entreprises précédentes, lintervention des Schneider a lieu à un moment où la tendance sinverse : la demande intérieure est stimulée par la révolution ferroviaire, le développement de la navigation à vapeur, le développement généralisé de lusage des charpentes métalliques. La donnée conjoncturelle est importante pour comprendre ce premier essor. Cette demande intérieure se développe dans un cadre politique favorable puisque, jusquen 1860, le régime protectionniste offre aux maîtres de forge français un marché réservé, ce qui ne les empêche pas de se lancer à la conquête de marchés étrangers. Dans ces conditions, les investissements importants réalisés sur place par les Schneider leur permettent de mettre en uvre des innovations décisives. Les deux innovations techniques décisives de cette première période sont la locomotive (en 1838, La Gironde est la première locomotive française) et le marteau-pilon (1841) qui permet de forger des pièces importantes. Le grand ingénieur associé à cette invention est François Bourdon. Si les Schneider ne sont pas des ingénieurs, ils ont toujours accordé une place décisive aux ingénieurs. Cette collaboration, qui durera pendant tout le règne des Schneider, commence dès lorigine. La spécialité des Schneider, ce qui fait leur réputation à cette date est le chemin de fer. La qualité de leurs produits et les avancées techniques leur permettent daffronter sans crainte la concurrence dans lEurope entière. Lune de leurs plus grande victoire est la vente de locomotives au Royaume-Uni (commande de 15 locomotives par la Great Eastern Railway Company en 1865). Cependant il faut remarquer quils ne semparent pas immédiatement de tous les progrès techniques. Ils ne passent pas tout de suite du fer puddlé à lacier. Le premier four Martin nest installé au Creusot quen 1867 (et il ne fonctionne quà titre expérimental) soit plus de trois ans après son invention. à 1870-1914 : La compétition avec lAllemagne La défaite de la France et la montée en puissance de lAllemagne, le souci de la reconstruction et la perspective dune revanche, placent lindustrie métallurgique française dans une position-clef. Par une décision politique (de Thiers), les Schneider sont invités à participer à leffort patriotique : cest Schneider contre Krupp. Cest le début du développement de lindustrie darmement au Creusot qui se juxtapose aux activités ferroviaires. Pendant cette période, les Schneider deviennent les premiers marchands darmes du monde. La demande militaire a des implications techniques considérables. Elle stimule la recherche et elle est à lorigine de lévolution des installations du Creusot. Cest lamélioration de la qualité des aciers avec linstallation dune aciérie Martin moderne et la substitution des minerais de fer des Alpes, dAlgérie ou de lîle dElbe aux minerais locaux, lintroduction en 1880 du procédé Thomas de déphosphoration des minerais, la mise en place dun outillage de plus en plus sophistiqué capable de travailler des pièces de plus en plus volumineuses (1876 : marteau-pilon de 100 t., 1885 : première presse hydraulique Whitworth de 6000 t.), le développement de la recherche sur les aciers spéciaux, avec le rôle important joué par les ingénieurs Osmond et Werth qui mettent au point des aciers recuits et trempés, des aciers au nickel qui obtiennent des prix dans les concours internationaux (à La Spezia en 1876 ou à Annapolis en 1890) et qui font la réputation des blindages Schneider et des tôles de marine. Cest lépoque de la mise au point darmes de plus en plus sophistiquées dont le symbole est le fameux canon de 75. Mais il faudrait évoquer les blindages de plus en plus résistants, les obus et les torpilles automobiles à gyroscope par exemple, les cuirassés, torpilleurs et contre-torpilleurs, sous-marins fabriqués à Chalon-sur-Saône ou à Bordeaux. La " course aux armements " nest évidemment pas simplement une question de quantité darmements mais bien une question de qualité de la production. Le développement de lindustrie darmement est dû non seulement aux commandes dÉtat mais aussi largement à lessor du commerce international. La loi de 1885, obtenue par la pression du comité des forges, permet la libéralisation de la vente des armements. Les Schneider mettent en place un réseau international de commerce (en 1898, 60 % des productions militaires sont exportées elles représentent 80 % des exportations de la société). Le développement de ce secteur a pour conséquence lélargissement de la société qui prend des participations dans un certain nombre dentreprises nationales ou internationales. Les Schneider se constituent un important portefeuille financier qui est lembryon dune holding qui sépanouira entre les deux guerres (acquisition de la Société française doptique et de mécanique de haute précision en 1913, prise de participation dans les usines Poutilov en Russie, accords avec des sociétés minières et métallurgiques au Chili). Mais les Schneider ne développent pas uniquement le secteur de larmement. Cette période est la grande période des charpentes métalliques et ils deviennent des spécialistes des gares et des ponts (1897, pont Alexandre III ; 1869, gare dOrléans à Paris ; 1896, gare de Santiago du Chili). Mais lentreprise la plus symboliques dans ce domaine, et la plus ambitieuse, est le projet de construction dun pont sur la Manche reliant la France et lAngleterre (projet né en 1884 avec la fondation de la Channel Bridge and Railway Company limited ; développement détude et exposition dune maquette à lexposition universelle de 1889 ; abandon du projet en 1895 au moment de Fachoda). à 1914-1960 : Les Schneider et les défis industriels du XXe siècle Le principal problème pour les Schneider a été de faire face à ce quon a appelé la " deuxième révolution industrielle ". La puissance de la société, la diversification de ses activités lui permettait sans doute daffronter les mutations techniques. Mais les dirigeants et les ingénieurs de la société se sont efforcés daccompagner les mutations. Si un certain nombre de tentatives de diversification de lactivité ont échoué en France, comme par exemple la création dune industrie automobile ou dune industrie aéronautique, le principal succès de la société Schneider est le développement dun important secteur dindustries électriques. Ce développement est antérieur à la Première Guerre mondiale (1900, première locomotive électrique) mais son essor date de lentre-deux-guerres après la signature dun accord décisif avec Westinghouse en 1929. Pendant cette période, la société Schneider gagne en puissance et développe en particulier un grand nombre de filiales en Europe centrale (dans le cadre dune société appelée Union européenne industrielle et financière). Des industries mécaniques sont mises sous contrôle, en particulier en Tchécoslovaquie (usines Skoda, avions Milos Bondy, société de construction automobile ASAP). Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la société Schneider participe à la reconstruction et au début des Trente Glorieuses en construisant du matériel ferroviaire de pointe (en 1955, la BB 9004 bat le record du monde de vitesse avec 331 km/h) ou en construisant des turbines pour les centrales hydroélectriques. La dernière grande mutation de lentreprise est due à la sagacité de Charles Schneider qui engage la société dans laventure nucléaire. La maîtrise des aciers spéciaux et de la technologie électrique lui permet de participer activement aux recherches. Il fait le choix de développer en France la technologie des réacteurs PWR sous licence Westinghouse qui seront adoptés officiellement après labandon des premiers réacteurs à graphite. Cest pour assurer le développement de ce secteur qua été créée en 1958 la Société franco-américaine de constructions atomiques (Framatome). Compte tenu de la situation du Creusot et de la nécessité de compenser les handicaps du site et des ressources naturelles, la plus value par la transformation des produits est essentielle. Cest pourquoi, à linnovation technique sest constamment ajoutée chez les Schneider un souci social. On pourrait parler dinnovation sociale : cest le paternalisme. |
Patronage et paternalisme : la question sémantique se pose. Pour Gérard Noiriel, qui a posé la question, il faut distinguer entre patronage et paternalisme. Il invite à distinguer deux types de rapports douvriers à patron qui se substituent lun à lautre, la rupture chronologique se situant à la fin du XIXe siècle, dans les années 1880-1890. Pour lui le premier système mis en place par les patrons de la grande industrie naissante, en particulier dans lindustrie lourde, doit prendre le nom de patronage. Ce terme est celui quutilise Frédéric Le Play. Dans ce cas, laction du patron est acceptée par les ouvriers et sinscrit dans le cadre de rapports sociaux traditionnels du monde rural avec la domination des notables. Le paternalisme est un système plus abouti, plus complexe, où la population est davantage encadrée et où lautorité du patron est plus brutale, la contestation de sa domination étant plus fréquente. Cette évolution se fait sous la contrainte des transformations économiques, techniques et politiques : la concurrence mondiale, les innovations techniques, linstallation de la République et lapparition du syndicalisme. Cependant, selon lui, dans le patronage comme dans le paternalisme il y a un fond commun : cest la question de la main duvre qui, au début de lindustrialisation comme à la fin du XIXe siècle, est rare, surtout lorsquelle est qualifiée. Il sagit, par ces pratiques, de la stabiliser et de la conserver. Il faudrait ajouter, comme éléments dexplication du paternalisme, en liaison avec cette question de la main-duvre rare, un double souci : dabord, celui de mettre en place une société sans lutte de classes reposant sur les bases cordiales (aujourdhui on dirait consensuelles). Cest un thème abondamment développé par Le Play (les conflits et les grèves sont nuisibles aux affaires) ; ensuite, il sagit de travailler à lamélioration morale et matérielle des ouvriers. Les arrières pensées économiques et sociales sont intimement mêlées dans cette question. Au total, entre efficacité économique et utopie morale, il sagit par le paternalisme de retenir les ouvriers dans une communauté imprégnée par le modèle familial (la famille comme modèle et base de lorganisation sociale) pour les rendre plus efficaces au travail (les stabiliser, les moraliser). Ce paternalisme passe par le contrôle de lespace local (une politique de lurbanisme, de léquipement collectif, de la propriété ouvrière) et du temps des hommes (le travail à lusine, les loisirs organisés, le jardin ouvrier). Il contient donc des côtés positifs (un système social intégré avec ses écoles, ses services dassistance et de soin...) et dautres plus négatifs (la mise en place dun système " totalitaire " avant la lettre avec lidéal de " forger " un homme " sain "). [Voir Chantal GEORGEL, " Léconomie sociale au Creusot : patronage ou paternalisme ", catalogue de lexposition, p. 318-331 ; Gérard NOIRIEL, " du patronage au paternalisme : la restructuration des formes de domination de la main-duvre ouvrière dans lindustrie métallurgique française, Le Mouvement social, n° 144, 1988 ; Jean-Michel GAILLARD, " Les beaux jours du paternalisme ", LHistoire, n° 195, janvier 1996, p. 48-53.] Le système tel quil fonctionne au Creusot à la fin du XIXe siècle et entre les deux guerres repose sur quelques bases et quelques principes simples. Instruire et soigner Loger Moraliser On a, au total, un modèle assis sur le travail, la religion la famille. La famille et le lien familial sont exaltés à tout moment : la famille de louvrier, lentreprise, présentée comme une famille dont le patron est le père et dont le personnel sont les enfants, la famille Schneider. Celle-ci est sans cesse posée en modèle, honorée dans un véritable culte de la famille patronale et de son chef, le patron, et ses aïeux. La religion catholique, présente à lécole jusquaux lois de laïcisation, est également présente dans la vie quotidienne puisquelle rythme la vie des ouvriers du baptême à la mort. Plusieurs églises ont été construites au Creusot par les Schneider et il était " mal vu " de ne pas les fréquenter. Au centre du système il y a lépargne (prêts de lusine aux candidats, système dépargne automatique) : le propos est dexalter le travail et largent durement gagné, est dapprendre la prévoyance. Ce contrôle de lindividu du berceau à la tombe, ce souci de créer une société à labri de lextérieur, à labri du contrôle administratif de lÉtat (les Schneider possèdent une garde personnelle qui fait la police dans la ville, ce qui provoque parfois des tensions avec le préfet), de linfluence des idées socialistes est frappant : on peut quasiment parler dun système totalitaire. Il sagit de susciter un esprit de groupe, par une uniformisation des esprits, un esprit de corps, en suscitant une fierté exclusive. On a parlé de soumission de lindividu à lentreprise, de " nouvelle féodalité " : le pouvoir absolu dun homme sur les hommes vivant sur son territoire, un territoire un peu en marge des règles communes. Il faut constater que le système a été assez efficace pour éviter longtemps les progrès du socialisme et du syndicalisme. Toutefois le Creusot a connu quelques grandes vagues de grèves (1870, 1899) qui ont été à lorigine du durcissement du paternalisme : laccroissement du contrôle sur tous les secteurs de lactivité des ouvriers et sur tous les moments de leur vie. Dijon-Mâcon, le 26 avril 1998. |
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Les Schneider comme figure emblématique du patronat français Ouvrages généraux sur la révolution industrielle et le patronat français
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