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Rubrique Mise au point scientifique Géo

Conférence : l’industrie J.Scheibling.

Le 14 juillet 2008 - J-P. Roger

L’INDUSTRIE ET L’ESPACE INDUSTRIEL FRANCAIS Intervention de Jacques Scheibling pour l’agrégation interne d’histoire géographie Compte-rendu : Jean-Philippe Roger

| J. Scheibling pose deux questions importantes en introduction de son exposé sur l’industrie française : · Peut-on encore parler d’industrie française après la longue crise qui l’a traversée et les profondes mutations qu’elle a subies ? En d’autres termes, existe t’il une industrie nationale ? · Plus abruptement, peut-on encore parler d’industrie après la longue tertiarisation qu’a connue celle-ci ? Sachant que l’industrie a perdu 50% de ses effectifs en 25 ans, que des régions entières sont sinistrées (Ile de France, Nord, Lorraine), que des branches entières ont quasiment disparu (mines, textile, chaussure, construction navale…). · Pourtant, la France reste la quatrième puissance industrielle du Monde et ses productions industrielles ont été multipliées par deux en 25 ans. S’il y a eu crise, il faut admettre que l’industrie a bien résisté. Elle s’est adaptée à l’élargissement des bases de la production (les localisations hors hexagone), aux changements d’échelles (nationale, européenne, mondiale), et à une révolution technologique d’une ampleur supérieure sans doute à celle du XIXè siècle. Des modifications plus grandes encore sont à venir qui modifieront le travail, la société mais aussi l’espace. | La coupure Est/Ouest de la carte industrielle des années soixante La carte des localisations industrielles des années soixante répond largement à la coupure Est/Ouest traditionnelle du territoire selon la ligne le Havre / Marseille. -La localisation des bassins industriels obéit à la première phase de la révolution industrielle. L’industrie se trouve alors sur les ressources naturelles et dans les ports, selon la loi de Weber sur les transports. - L’autre facteur déterminant est l’abondance de la main d’œuvre. La grande industrie se localise dans les grandes villes. Dans l’entre-deux-guerres, les plus grandes métropoles, Paris mais surtout Lyon ont connu une urbanisation rapide liée à cette grande industrie. L’automobile s’y est fixée dès le début du siècle. A Sochaux-Montbéliard et à Clermont-Ferrant, les implantations de l’industrie automobile et de la pneumatique dues à des initiatives individuelles ont organisé des bassins d’emploi à partir de réservoirs ruraux. -L’hydroélectricité a permis l’industrialisation des vallées alpines. -Il faut rajouter les petites régions nées de la proto-industrie ( textile de la Haute Alsace, de Normandie et du Choletais, métallurgie des vallées de la Sambre et de la Meuse, du massif central, verrerie de St Gobain). | Les grandes évolutions des années 60 Les années soixante marquent une première phase de mutation sous la pression de trois influences : celle d’une forte croissance économique dans un contexte de taylorisation, celle d’une intervention de l’Etat, et l’ouverture européenne. Ces nouvelles localisations d’après guerre se constatent aisément dans le paysage industriel français : -La ZIP de Dunkerque est créée en 1963 et depuis, Usinor est restée la plus grande unité sidérurgique de France. La décision de la ZIP de Fos est prise en 1968. Cette littoralisation de la sidérurgie, rendue nécessaire par la concurrence internationale est une des causes de la disparition presque complète des bassins du Nord et de la Lorraine. -La stratégie militaire de l’Etat pousse au développement rapide de l’aéronautique à Toulouse (la SNIAS). Les firmes sont nationalisées après guerre, l’aviation civile en profite, le projet Concorde date de 1962. -Se pose aussi la question de l’insertion de la France dans le marché commun. C’est le problème de la Ve République. De Gaulle, face à la concurrence d’une Allemagne qui domine le marché européen, envisage de jouer la carte de la puissance militaire de la France et de laisser à l’Allemagne les industries de base. L’Allemagne a été favorisée par la CECA, y compris dans les filières mécaniques. La France, ayant fait le choix de l’arme atomique, peut développer trois grands axes industriels : le nucléaire, l’aérospatial et l’électronique. Pour des raisons monétaires (le Franc perd les trois quart de sa valeur par rapport au Mark en 15 ans), la France est aussi bien placée dans le domaine des industries de consommation. | La carte des années 2000 La coupure Est/Ouest a largement disparu à cause de la récession lente des vieux bassins industriels sous le coup de crises sectorielles (mine, sidérurgie, chimie, textile) et de l’industrialisation des régions sous industrialisées. Par exemple, l’Ile de France est désormais la dernière région française pour ce qui concerne le pourcentage d’employés dans l’industrie ; et la cristallerie d’Arc (12000 salariés) est la première industrie du Nord. La désindustrialisation a touché aussi les villes qui sont toutes devenues tertiaires : c’est le cas des plus grandes d’entre elles comme Paris et Lyon mais c’est aussi le cas pour certaines vieilles villes industrielles comme Valenciennes, Lens ou St Etienne. Les entreprises des vallées alpines ont fermé elles aussi notamment sous la pression de l’écologisme et des nuisances qu’elles engendraient. On a pu parler d’un renversement territorial. Les nouvelles localisations se tiennent vers l’Ouest, le pourtour du bassin parisien et le Sud. On a beaucoup surestimé l’aménagement du territoire dans cette redistribution, en particulier pour ce qui concerne la déconcentration et le glissement vers l’ouest de certaines industries. Les primes sont aujourd’hui maintenues, y compris par l’Europe, mais elles n’expliquent pas tout. La politique de "décentralisation industrielle" correspond en fait à une nouvelle logique de localisation fondée sur la recherche d’une main d’œuvre peu qualifiée et peu syndiquée. C’est d’avantage la diffusion tardive du taylorisme et du fordisme qui est à l’origine du déplacement des usines vers les réservoirs de main d’œuvre (surtout rurale) de l’ouest de la France. Le cas est frappant pour l’automobile : la production dans les années 50 s’effectuait dans des usines intégrées, employant surtout des ouvriers qualifiés (O.Q.) ; dans les années 60 une dissociation de la production se met en place y compris spatialement. La conception peut être ici, la fabrication ailleurs. Le taylorisme a besoin de main d’œuvre peu qualifiée (O.S.) et c’est dans les régions à excédent de population rurale qu’elle se trouve. L’ouest est un réservoir de "ploucs" et de "plouquettes" aisément utilisable pour les fonctions concrètes de fabrication. Les hommes travaillent dans l’automobile, les femmes dans la micro soudure. Les industries électrique et électronique banales (Moulinex) suivent cette voie. Cette évolution se constate aussi avec le recours à une main d’œuvre immigrée dans les anciens bassins industriels. Celle ci est mise en concurrence avec la main d’œuvre sous qualifiée française et utilisée à des tâches subalternes. On assiste donc à une multiplication des contremaîtres pour encadrer cette main d’œuvre sous qualifiée. Cette prolifération ne trouve pas d’équivalent chez nos voisins allemand qui eux, ont recours à des techniciens. La diffusion du taylorisme a permis le maintien des activités péri-productives, c’est à dire, les fonctions de commandement et de conception, les activités nobles de siège, de rester dans la région parisienne. Ces activités, d’un haut niveau de qualifications, sont alimentées par les universités. La production se fait en province. J. Scheibling parle"d’évitement" à propos de ce phénomène spécifiquement français. On ne trouve pas de chevauchement des aires industrielles : chaque région est spécialisée alors qu’au Japon, en Allemagne ou en Italie, le regroupement de différentes industries dans une même région semble la règle. Les activités industrielles qui s’appuyaient sur une main d’œuvre moyennement qualifiée se sont maintenues dans l’arc Nord-est. Avec la crise des industries traditionnelles, ces bastions ouvriers ont eu beaucoup de difficultés à se reconvertir. Sans doute est ce en partie dû à une tradition de formation courte, orientée vers les filières techniques naturellement pourvoyeuse de l’industrie. Les industries technologiques, demandeuses d’une main d’œuvre hautement qualifiée se sont donc installée ailleurs C’est l’arc Sud et Ouest du territoire qui a largement bénéficié de l’implantation de ces nouvelles industries, non pas en raison d’un prétendu Héliotropisme mais plutôt grâce à l’intervention de l’Etat. Il se trouve que ces régions avaient acquis une tradition de formation scolaire générale et longue puisque les débouchés vers l’industrie n’existaient pas. l’Etat, en y développant les universités et les grandes écoles, a créé les conditions d’une synergie dès lors que la haute qualification devenait la principale exigence pour la localisation des industries nouvelles. L’Ouest est resté dans une large mesure le lieu des industries utilisant une main d’œuvre sous qualifiée, aujourd’hui en crise. | Peut-on encore parler d’une industrie ? L’industrie a longtemps été pensée en fonction des catégories socioprofessionnelles de C.Clark (1942), reprise par Fourastier. Cette répartition entre un secteur primaire, un secteur secondaire et un secteur tertiaire avait un sens à l’époque où la France restait une nation rurale et où l’industrie employait à 95% des ouvriers : la division du travail était équilibrée. Pour J.Scheibling, cette division, toujours en vigueur chez les statisticiens de l’INSEE, n’a plus guère de signification. Preuve en est du secteur primaire : les mineurs et les pêcheurs ont quasiment disparu et l’agriculture emploie directement moins d’un million de personnes. Ce secteur est largement pénétré par l’industrie et le tertiaire en amont comme en aval, on parle d’un complexe agro-industriel. Dans l’industrie aujourd’hui, 50% des salariés ne sont plus des ouvriers, dans les secteurs de la haute technologie, ce pourcentage monte à 60%, voire 75%. Sur 5 millions d’emplois industriels 2,2 millions sont ouvriers. Le travail manuel dans les usines disparaît progressivement, remplacé par la robotique, l’électronique et l’informatique. Lorsque Renault installe un techno-centre à St Quentin en Yvelines, aucun emploi créé n’est ouvrier. On peut parler de tertiairisation de l’industrie. Autre raison qui montre le caractère obsolète de ces catégories, la diversification des firmes. L’industrie est devenue une des activités des grands groupes. Matra Hachette, Vivendi ou Bouygues ( BTP, TV, Télécoms…) peuvent-ils être considérés comme des groupes industriels ? Enfin, l’industrie a besoin de tout un secteur "périproductif" associé au secteur tertiaire pour fonctionner (banque, assurance, recherche, transport, services aux entreprises, audit…). Les mutations de l’appareil productif et l’imbrication de l’industrie dans un système productif complexe font perdre à la notion d’industrie de sa pertinence ou du moins de sa netteté. La fusion du secondaire et du tertiaire est devenue une réalité à toutes les échelles. Pour autant, l’industrie n’a pas disparu. | Peut-on encore parler d’une industrie nationale ? Au XIXe et au XXe siècle, le marché national était le moteur de l’industrie. Aujourd’hui, le marché européen et le marché mondial (plus particulièrement celui de la triade) prime. L’industrie française est de plus en plus externalisée. Une firme française peut avoir plus de 50% de son chiffre d’affaires et de sa main d’œuvre à l’extérieur des frontières. Les politiques nationales (de droite comme de gauche) n’ont plus les moyens de contrecarrer le contexte international, elles ne peuvent qu’envisager un accompagnement social des mutations en cours. La France se trouve au 4ème rang mondial pour ce qui concerne l’attraction des capitaux étrangers derrière les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Chine. Cette position s’explique en partie par le bon niveau de qualification de la main d’œuvre française. L’implantation des capitaux étrangers sur le territoire répond à trois logiques spatiales : une logique d’adaptation aux lieux de production (les firmes agroalimentaires investissent en Bretagne), une logique de main d’œuvre, une logique commerciale. Le phénomène des fusions et des OPA dépasse déjà largement le cadre européen et à fortiori, le cadre national. Celui- ci s’effectue à l’échelle mondiale. L’interventionnisme de l’Etat a fait de la France un pays à part depuis 1945, notamment en matière d’aménagement du territoire. Ce rôle est désormais caduc en raison de la mondialisation et de la poussée du libéralisme. De nombreuses entreprises sont privatisées. La logique européenne pousse à une libre concurrence pour tous les états de l’Union et supprime le volant régulateur de l’interventionnisme de l’Etat. Elle marque la fin objective de l’aménagement du territoire en matière industrielle. Le temps des interventions massives est terminé. A ce titre, la création des zones franches, désormais seul mode d’intervention possible pour influer la localisation des entreprises est symptomatique de cette évolution. Elles sont créées par l’Etat mais ne lui profitent en rien. L’industrie répond donc désormais à une logique qui n’est plus nationale. | Les mutations La crise que la France connaît depuis plus de 20 ans n’est pas une crise de l’industrie mais une crise sociale. La production a été multipliée par deux et continue sa progression mais les effectifs ont été divisés d’autant. L’emploi industriel continue et continuera son déclin, en particulier dans le secteur ouvrier chez les OS (hommes et femmes) et les travailleurs immigrés. Désormais, l’industrie est pourvoyeuse de chômage. Or, ses employés étaient logés dans des banlieues à proximités des usines. L’emploi, dans ces zones a pratiquement disparu. La fin de la "classe ouvrière" marque aussi la fin d’une culture ouvrière et d’une intégration sociale par le biais des organisations syndicales ou politiques qui s’en réclamaient. La recomposition sociale et la "moyennisation" de la société qui en découle provoque de la part des exclus du mouvement une réaction de défense. Ce qui peut expliquer partiellement certaines explosions des banlieues. | Les nouveaux territoires industriels La DATAR a abandonné les "zones" industrielles très prisées dans les années 60/70, elle a lancé l’expression des "nouveaux territoires" en référence à la politique des "pays". Ces micro régions ou pays qui fonctionnent au projet sont rarement des espaces industriels. La notion de district industriel lancée en Italie, fonctionnant sur des synergies locales, n’a pas ou peu de correspondance en France malgré le lancement par la DATAR d’un club des districts industriels. Seules peut être les régions de Cholet (textile) ou de Laguiole s’apparentent à ce type d’organisation de l’espace industriel La métropolisation est une des caractéristiques majeurs de ces deux dernières décennies. Ce processus a fonctionné à l’avantage de Paris, seule ville mondiale qui compte en France. La ville et sa périphérie ont concentré l’énorme majorité des activités périproductives des grands groupes français et internationaux grâce à un bassin de main d’œuvre très qualifiée et à la présence de nombreuses universités. Lyon, loin derrière est la métropole la mieux placée pour jouer son rôle de métropole industrielle. Les technopôles sont les meilleurs exemples de l’adaptation de l’industrie aux nouvelles conditions internationales. Elles ont été lancées dans les années 80 par des initiatives locales. Elles ont profité d’un milieu "synergétique" mais surtout de l’aide, voire d’une initiative de l’Etat, elles se sont substituées aux anciennes zones industrielles. La France en compte trois grandes, toutes organisées autour de la haute technologie. La zone sud ouest de Paris va de la Défense à l’ouest à Evry-Créteil au sud, avec au cœur du dispositif, la plate-forme de Vélisy-Villacoubray-Orsay. La ZIRST( zone d’innovation et de recherche scientifique et technologique) de Meylan près de Grenoble visait à tirer profit des activités de haute technologie présentes dans l’agglomération et de l’existence de nombreux laboratoires privés et publics. Elle a permis la création de milliers d’emplois. Sophia-Antipolis est également le fruit d’une décision étatique. Celui-ci entendait jouer "l’effet sud" pour attirer sur la Côte d’Azur des entreprises de haute technologie. D’autres villes ont suivi ces exemples, il existe aujourd’hui une soixantaine de technopôle en France. On utilise parfois le terme de technopole, sans accent circonflexe, pour qualifier les villes spécialisées dans la haute technologie. En dehors de Paris, seules, Toulouse et Grenoble répondent à ces critères. Enfin, on assiste à un changement d’architecture dans l’industrie. Celle-ci était horizontale jadis à cause des chaînes, elle est aujourd’hui davantage verticale, la production tenant les rez-de-chaussée, les bureaux les étages. Le Sentier à Paris devient le quartier des Start up. Question posée : "Comment l’industrie française s’intègre t’elle dans la mégalopole européenne, la fameuse banane bleue ?" Réponse : "Je ne suis pas bien sûr qu’il existe une mégalopole européenne, il me semble que c’est une vue de l’esprit. En tous cas, les localisations industrielles répondent à d’autres logiques." Question posée : Quel rôle jouent les acteurs, en particulier les privés dans la localisation des industries ? Réponse : Les grandes entreprises ne répondent qu’à des logiques économiques. Peut être les PMI, elles, ne s’installent pas en fonction des ces contraintes, mais il faut un tissu industriel, une expérience, un savoir-faire… Si les petites entreprises sont celles qui créent le plus d’emplois, ce sont elles qui ont la plus forte mortalité. En tous cas, aujourd’hui les grandes entreprises sont pourvoyeuses de chômage.
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