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Rubrique Mise au point scientifique Géo

Nourrir les hommes

Le 14 juillet 2008 - J-F Boyer webmestre

Nourrir les hommes en Afrique, intervention de Sylvie Brunel

Lycée Carnot, Dijon, 30 mars 2006.

 

1. Qu’est-ce que la faim ?

 

Beaucoup d’idées fausses sont véhiculés par les médias à propos de la faim dans le monde, ainsi 800 millions de personnes mal nourries peut être titré "800 millions d’affamés" dans les médias.

 

La faim n’est pas la sensation de faim : il existe des situations extrêmement différentes entre la malnutrition et la famine : v
. Il existe un
seuil physiologique de définition de la faim de 2100 calories/jour. Mais il existe également un seuil économique qui est lui de 2700 calories/jour. Le seuil économique de la faim est atteint quand la quantité de nourriture disponible n’est pas suffisante, lorsque les prix augmentent trop, privant d’accès à la nourriture une grande quantité de personnes.

La faim prend en compte deux notions : la disponibilité et l’accessibilité à la nourriture.

 

Depuis la révolution verte du XXe siècle, le problème de la disponibilité alimentaire est réglé à l’échelle mondiale. Si la distribution était équitable, la ration moyenne serait de 2800 calories/jour/personne. Mais à l’échelle régionale, la répartition n’est pas satisfaisante. Le frein malthusien ayant été levé au XXe siècle, la disponibilité alimentaire augmente encore actuellement, alors que la population mondiale ne devrait pas dépasser les 10 milliards d’habitants. Il existe des réserves de production par extension des terres cultivées ou par intensification, sous réserve de problèmes environnementaux.

Le rendement moyen de la production céréalière est de 1000 kg/ha en Afrique, de 2,5 t/ha en Asie et de 8t/ha en Europe. La pénurie n’est pas à redouter. Selon la FAO, il y aurait 700 millions d’ha cultivés dans le Sud, que l’on pourrait multiplier par deux sans toucher aux forêts, aux limites de l’oekoumène actuelle. Mais pour cela, deux obstacles sont à lever : le problème du pouvoir d’achat des populations concernées et les problèmes environnementaux.

 

La malnutrition est souvent aussi un problème de diversification alimentaire. Le malnutri est pauvre et aussi souvent ignorant Selon le PNUD, le pauvre est celui qui n’a "ni avoir, ni pouvoir, ni savoir". La malnutrition peut être un état durable, un marqueur du mal développement, contrairement à la famine où le problème d’accès à la nourriture surgit brusquement. A l’échelle mondiale, il est très difficile de connaître avec précision le nombre de personnes concernées par la malnutrition : ainsi comment connaître la population exacte ? Comment connaître la quantité totale de nourriture produite et échangée ? Comment les aliments sont-ils consommés (distribution au sein de la famille, au sein de la société) ? La statistique onusienne ne peut fournir qu’un ordre de grandeur. Ce flou statistique entraîne parfois des excès médiatiques. Ainsi, 2,5 milliards de personnes sont en situation de maladie de carence, sont-elles pour autant mal nourries ?

 

En 1996, lors du Sommet mondial de l’alimentation, l’engagement avait été pris de diviser par deux le nombre de malnutris d’ici 2015, cet objectif a été réaffirmé en 2000 (Millenium Project). Mais en 2005, la FAO a alerté la communauté internationale sur le fait que le nombre de malnutris ne diminue toujours pas, car le problème de l’accessibilité à la nourriture n’est toujours pas résolu. Ainsi, en Asie, 500 millions de personnes souffrent de la faim, soit 17% de la population asiatique. Ce pourcentage est en baisse, dans les années 1970, 1/3 de la population était encore mal nourrie. Le développement économique de l’Inde et de la Chine ont permis les plus gros progrès agricoles du XXe siècle, même si ces deux États comptent aussi le plus grand nombre de mal nourris. 10% des stocks de céréales mondiaux soulagerait les problèmes de malnutrition asiatiques, mais le problème n’est pas si simple à résoudre. Si les stocks étaient distribués gratuitement, la production locale diminuerait car la production obéit aux lois du marché. La production ne se répartit pas en fonction des atouts climatiques mais en fonction des sommes que les États et les sociétés sont prêts à investir dans l’agriculture (cf. Arabie Saoudite qui produit des céréales dans le désert).

 

Pour un État, résoudre la malnutrition, c’est maîtriser les enjeux de la sécurité alimentaire, c’est à dire disposer à tous moments et en tous lieux pour tout individu d’une nourriture saine et suffisante, acceptable culturellement :

- à tous moments : problème de la période de soudure ( En Afrique subsaharienne, un individu peut perdre de 7 à 12kg pendant l’été, correspondant à la période de soudure).

- en tous lieux : problème entre l’approvisionnement des villes et des campagnes

- pour tout individu  : basses castes / hautes castes en Inde ; Indiens/Européens en Amérique latine.

- nourriture saine : problèmes de conservation, de préparation.

- suffisante : par rapport aux besoins physiologiques.

- acceptable culturellement : problème qu soulève l’aide alimentaire souvent inadaptée, un individu n’est pas un estomac sur pied ( cf Kossovo 1999, salami envoyé à des populations musulmanes).

 

Réaliser la sécurité alimentaire suppose aussi d’intervenir sur la production alimentaire. Les 3/4 des personnes qui souffrent de la faim sont des ruraux qui n’obtiennent pas de rémunération suffisante pour leurs productions. Les rendements restent faibles car les moyens pour investir ne sont pas réunis, d’où les actions de la Confédération Paysanne ou d’autres réseaux du Sud pour restaurer la production de la petite paysannerie. Cette question est essentielle, non seulement pour nourrir les hommes mais aussi pour le développement. La solution n’est pas au niveau mondial, mais au niveau national : chaque pays doit disposer de la souveraineté alimentaire. Or, l’OMC actuellement, va à l’encontre de cette logique, favorisant les grandes firmes aux dépends des États, avec des problèmes de perte de diversité alimentaire, d’où une plus grande vulnérabilité encore. Il n’est pas question cependant de faire l’économie aujourd’hui des grands domaines de production industrielle. Le monde a besoin des deux, ce sont deux échelles, deux appréhensions de la question qui sont différentes et qui doivent coexister. Le développement passe par la constitution d’une classe de petits propriétaires ruraux. Les organisations internationales et les États devraient privilégier les politiques alimentaires qui font que les paysans ont accès à la terre, accès à la formation, aux intrants et au crédit et à des prix rémunérateurs. Or, aujourd’hui, dans le cadre de la réduction de la dette, on assiste à une privatisation des filières, y compris dans le domaine agricole. Quand l’État n’est plus garant de la sécurité du secteur agricole, les paysans s’appauvrissent sauf s’ils sont en capacité de s’organiser en groupements pour résister. Si les paysans pouvaient alimenter leurs villes (rappel : les plus grandes villes sont dans le Sud), ils s’en sortiraient... Le prix mondial des produits agricoles est fixé en dehors du sud en raison, en partie, des politiques de subvention. Les villes du Sud consomment aujourd’hui des produits venus du Nord. Les produits du Sud se heurtent, eux, aux barrières protectionnistes des pays du Nord. Il y a donc une double limitation des ventes des pays du Sud. Les marchés de proximité existent mais sont limitatifs pour les agriculteurs du Sud. Les petits propriétaires sont confrontés également à une logique de concentration des moyens de production aux mains de grands propriétaires, parfois étrangers. Il y a actuellement une destruction des filières locales et des populations qui se sentent exclues de la mondialisation. Il faut des politiques régulatrices pour que les petits paysans et les grandes entreprises coexistent. La mondialisation est aussi positive quand elle favorise échanges et complémentarités. Les pays africains ont plus besoin de justice que d’aides alimentaire.

 

2. La question de la famine.

Définition : . Il existe aujourd’hui un système d’alerte précoce à la famine mis en place par la FAO. Les pénuries alimentaires ne devraient plus engendrer de famine en raison de ce système d’observation et de prévention. Comment peut-on enrayer un risque de famine ? Il est possible de faire parvenir de la nourriture sur les marchés locaux pour faire baisser les prix et d’organiser des distributions pour les plus vulnérables. Le mécanisme annonciateur d’une famine est long, il s’étale sur plusieurs mois, ce qui laisse normalement le temps de réagir. Les programmes mondiaux et les États peuvent intervenir dès qu’on peut mobiliser de la nourriture. Malgré tout, les famines perdurent... Les famines ont une utilité politique au XXIème siècle, ce sont essentiellement des famines idéologiques, qui touchent des personnes faisant l’objet de discriminations depuis des décennies. La famine est une arme pour réduire au silence des populations gênantes. En théorie, ces famines ne devraient plus exister, mais il existe des famines "niées" pour éviter l’assistance (ex régions des Noubas au Soudan ; au Kivu contre les réfugiés Rwandais). Ces famines sont cependant de plus en plus difficiles à nier en raison de la mondialisation de l’information, elles peuvent alors être au contraire exposées pour attirer l’attention internationale. Un État constate la pénurie de nourriture, il la laisse s’installer contre des minorités, puis quand la situation devient impossible à cacher, l’État expose la famine par les grands médias internationaux. L’exposition médiatique permet de retirer un bénéfice de cette opération de communication : arrivée d’un volume d’aide exceptionnel par rapport à ce que la coopération classique aurait permis d’obtenir. La famine exposée renforce le régime affameur et crée des gibiers électoraux grâce au clientélisme, car l’affameur organise la distribution de l’aide. Il existe aussi des famines créées ou famines vertes : Libéria, Sierra Leone, ces famines sont créées par la destruction de récoltes, des massacres ou déplacements de population. L’Éthiopie est le pays emblématique de ce type de risque alimentaire, et connaît à intervalles réguliers des famines. En 1984, la famine est déclenchée par des déplacements de population (resettlement). En 1993, l’indépendance de l’Érythrée prive l’Éthiopie d’accès à la mer, déclenchement d’une guerre "civile", véritable guerre des tranchées. En mars 2000, explosion de la famine en Ogaden. Cette région est peuplée en majorité de population somalie et possède des ressources pétrolières. Il y a eu une sécheresse, qui a provoqué une vente de bétail à l’extérieur. L’État éthiopien convoque les médias, et accuse les pays riches. L’aide internationale arrive, mais elle est détournée au service de la guerre de frontières, car l’Ogaden est une minorité à l’intérieur de l’Ethiopie. Face à cette situation, l’aide internationale fait de l’overfood : abondance pour casser le sprix et être certain que la nourriture finisse par arriver aux plus pauvres. Cela fonctionne, mais déséquilibre durablement la production agricole. La bonne récolte suivant connaît une crise de mévente car il y a trop de nourriture sur le marché avec l’aide internationale, donc l’année d’après le paysan plante moins pour ne pas avoir d’excédent ; deux ans parès la famine il n’y a plus assez de récolte à l’échelle du pays alors que l’aide a disparu.

 

3. L’Afrique.

Les élèves ont souvent des représentations très négatives sur l’Afrique, les médias y contribuent beaucoup. En classe, l’Afrique s’analyse comme les autres continents. La vision de l’Afrique est biaisée par les agences de voyage et par les ONG. Les Africains en ont assez de ces images, ils se réapproprient leur histoire, à l’opposé de la vision coloniale.

Sur le plan alimentaire, on a l’impression que la situation de l’Afrique est mauvaise. Pourtant, partout où il y a la paix, l’agriculture se porte bien : grande diversité de production, marchés pleins. Le téléphone portable et internet ont permis une meilleure adaptation aux marchés, une adaptation facilitée par les mécanismes de la mondialisation. Ce qui ne fonctionne pas, ce sont des pays en guerre : Zambie, Congo, alors que ce sont des pays aux conditions naturelles favorables. Toutes les politiques de développement ont été menées contre les ruraux depuis les années 1960 : industrialisation, enfermement dans le "pacte colonial". Les pays africains sont toujours dépendants à la hauteur de 60 à 80% de leurs recettes d’un ou deux produits primaires, qui offrent de bons revenus quand les cours sont élevés. La crise de la dette a entraîné la suppression des offices de stabilisation, la privatisation des filières. Les paysans sont à la merci des intermédiaires privés, des marchés occultes. Certains paysans ont eu la possibilité de s’organiser en groupements, comme pour le coton au Bénin (coopératives).

Les paysanneries africaines sont vulnérables car les rendements sont faibles, les intrants sont chers et peu utilisés, il y a un mépris des ruraux et un prélèvement de la richesse agricole. Depuis les années 1960, l’agriculture africaine cultive à moyens constants. La situation s’améliore car il y a plus de pays en paix. Dans ces pays, les agriculteurs veulent un changement d’attitude des pays et consommateurs du Nord vis-à-vis d’eux : problème des barrières douanières, de la rémunération des productions restent à régler.

Les paysans africains se heurtent au problème du statut de la terre. Pendant longtemps, la terre était collective, donc impossibilité d’y investir parce que le groupe considérait que le cultivateur n’avait qu’un droit d’usage (pas de modification). Les enjeux fonciers sont primordiaux. La coexistence de la propriété collective traditionnelle, de la propriété étatique et de la propriété privée de droit romain est un frein à l’entrée de l’Afrique dans une agriculture moderne. Pourtant, l’Afrique a la possibilité de devenir le grenier du monde.

Sylvie Brunel est géographe. Elle est professeur à l’université Paul-Valéry de Montpellier et à l’Institut d’études politiques de Paris.

Parcours :
- agrégée de géographie
- docteur en économie
- maître en droit public
- diplômée du Centre de formation des journalistes
- de 1984 à 1989 : participe à Médecins sans frontières
- depuis 1988 : enseignante à l’Institut d’études politiques de Paris
- de 1989 à 2002 : directrice générale puis conseillère stratégique à Action contre la faim.

Bibliographie :
- Le Gaspillage de l’aide publique, Seuil, 1993.
- Le Sud dans la nouvelle économie mondiale, PUF-Major, 1995.
- Ceux qui vont mourir de faim, Seuil, 1997.
- La Coopération Nord-Sud, PUF, "Que sais-je ?", 1997.
- La Faim dans le monde. Comprendre pour agir, PUF, 1999.
- La Frontière, Denoël, 2003.
- L’Afrique, Un continent en réserve de développement, Breal, 2003.
- L’ Afrique dans la mondialisation, Documentation Photographique, (Dossier n.8048), La Documentation Française, 2005.
- Quand le tourisme disneylandise la planète, Sciences Humaines, n°174, Août 2006 :  http://www.scienceshumaines.com/documentAccess.do?id=48759

 

Quelques liens :

- Encyclopédie Wikipedia, articles famine et Sécurité alimentaire : http://fr.wikipedia.org/wiki/Famine - http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9curit%C3%A9_alimentaire

- Encyclopédie Wikipedia, biographies de Sylvie Brunel et d’Amyarta Sen http://fr.wikipedia.org/wiki/Amartya_Sen

- Système mondial d’Information et d’Alerte Rapide sur l’Alimentation et l’Agriculture : http://www.fao.org/giews/french/index.htm

Compte-rendu réalisé par Cécile De Joie, Lycée Parc des Chaumes, Avallon.

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