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Rubrique Mise au point scientifique Histoire

L’étranger

Le 6 août 2008 - J-F Boyer webmestre

Compte-rendu des « Rendez-vous de l’Histoire » de Blois

 

Thierry Falconnet, lycée professionnel Hyppolite Fontaine - Dijon

Saleha Vigreux-Benichou, collège Rolland Dorgeles – Longvic (21)

 

Les « Rendez-vous de l’Histoire » de Blois qui se sont déroulés les 18, 19 et 20 octobre 2002 ont eu pour thème, cette année, l’Etranger. Ce sujet a fait l’objet d’une attention particulière autour de conférences, de débats, de projections de films et d’expositions.

Si le public de Blois est composé, en grande partie, de « professionnels » de l’Histoire, ces journées d’études n’en demeurent pas moins largement ouvertes à des non-spécialistes, amoureux de l’histoire en général. Ainsi, les Rendez-vous répondent à une réelle qualité scientifique, mais également, à un souci de vulgarisation, bénéfique à la recherche.

Dès son introduction, Michelle Perrot, Présidente de cette manifestation, rappelle les enjeux d’une réflexion sur l’étranger, thème à la fois passionnant et polémique, qui fait souvent écho à une actualité brûlante. Elle évoque l’utilité d’une réflexion historienne sur le sens et le poids des mots, l’importance du vocabulaire choisi pour définir l’autre, avec lequel la confrontation est réelle ou imaginaire. Il est primordial de s’interroger sur la personnalité de l’autre, les formes d’acculturation et de métissage, de même que sur les formes de rejet. C’est aussi placer cette confrontation dans le cadre d’un élargissement du monde, de la mondialisation, des problèmes internationaux.

Le programme de ces journées étant aussi riche que divers, le compte-rendu qui vous est ici proposé ne représente qu’une restitution personnelle de conférences, tables rondes ou débats. Pourtant, des lignes directrices peuvent être dégagées. Ainsi, plusieurs interventions ont cherché à définir ce qu’est un « étranger » selon les temps et les espaces. L’autre question sous-jacente est celle de l’intégration et son corollaire, le phénomène d’exclusion. Enfin, nous avons voulu mettre en relief l’image de l’étranger dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie, et aborder dans le même cadre, le traitement de « l’après 11 septembre 2001 ».


I/ Qu’est-ce qu’un étranger ?

 

Diverses communications ont cherché à définir l’étranger. Elles se sont intéressées à dégager des définitions en fonction des époques, mais aussi en fonction des zones géographiques.

Dans le temps court, l’étranger est au cœur du débat public (voir le séisme électoral du 21 avril 2002 en France, qui permit la présence d’une force très clairement identifiée comme xénophobe au deuxième tour de l’élection présidentielle). Dans le temps long, il s’agit d’observer les transformations des sociétés démocratiques, leur degré d’ouverture à l’Autre, le(s) statut(s) des étrangers.

La question de l’étranger se pose en termes d’identité. La cité grecque antique, comme le rappelle Pierre Vidal-Naquet, oppose le citoyen à l’étranger, mais aussi le Grec au barbare ; de même, elle distingue l’étranger de passage, le « xenos », à l’étranger qui a pris possession sur un territoire, le métèque ou le pérégrin. Pour les Egyptiens de l’Antiquité, les étrangers sont liés au chaos, à la désorganisation de la société. Toutefois, malgré des perceptions souvent défavorables à l’égard des étrangers dans le monde antique, les relations entretenues avec eux sont bien réelles et principalement économiques.

L’étranger se présente avec une double appartenance : celle du lieu d’où il vient et celle du lieu où il se trouve. Pour les philosophes comme Lukas Sosoé, l’identité de l’étranger est composée de couches successives qui aboutissent à deux situations, l’une positive lorsque l’étranger compose avec ses multiples identités, l’autre négative lorsqu’il doit sans cesse négocier avec l’une de ses facettes. Pour H. Wissmann, il est nécessaire de trouver un juste équilibre entre une intégration trop homogénéisante et un différentialisme radical. Ainsi, les Juifs ont particulièrement illustrés ce modèle : un universalisme dans la sphère publique et un fort particularisme dans la sphère privée. Il faut toutefois s’interroger sur la validité actuelle de cet exemple. A travers son parcours personnel, Marek Halter rappelle que lorsque l’étranger cesse d’être étrange, il cesse du même coup d’être étranger !

Au XVIIIe siècle, se forge l’idée que quiconque né en France, est automatiquement Français. La Révolution marque un véritable tournant dans l’accueil des étrangers ; la déclaration de Saint Just en est l’illustration parfaite, « la patrie d’un peuple libre est ouverte à tous les hommes de la terre ». Toutefois, dès la Convention, l’Assemblée décide l’expulsion des étrangers, affirmant ainsi l’opposition du citoyen et de l’étranger. Au XIXe siècle, la consolidation des nationalismes européens va de pair avec l’affirmation citoyenne.

Depuis une vingtaine d’années, l’histoire sociale s’est mêlée à l’histoire politique sur cette question des nationalités. Pour l’historien Peter Sahlins, le terme de nationalité n’apparaît pas avant le début du XIXe siècle, mais sous l’Ancien Régime, la notion existe tout de même : elle oppose l’aubain (de naissance ailleurs) et le rénicol (né sur le sol). Sur le plan juridique, le droit français insiste surtout sur les incapacités de l’étranger : ainsi, le roi hérite de l’étranger dans le cadre du droit d’aubaine. Il s’agit là d’un droit régalien. Toutefois, Gérard Noiriel semble en désaccord sur l’apparition du mot nationalité qui, selon lui, n’implique pas de réalités antérieures. Le débat sur les nationalités met en lumière des points importants de l’histoire de cette notion qui la lie étroitement à celle de l’étranger. Les différentes interventions d’historiens, comme celle de Patrick Weil, remettent en cause divers stéréotypes comme celui d’un bon modèle de la nation à la française et du modèle critiquable allemand. En effet, c’est la France qui utilise la première le droit du sang dans le code civil de 1803, sans toutefois apporter de dimension ethnique car il s’agit avant tout de rompre avec la féodalité : la nationalité se transmet par le père. A la fin du XIXe siècle, la France opère un retour au droit du sol, notamment à propos de la question algérienne ; l’ouverture de la naturalisation fait environ 100 000 Français par an (originaires d’Italie, d’Espagne, Juifs avec le décret Crémieux, …). En 1803, une femme qui épouse un étranger devient étrangère ; en 1927, on assiste à un rééquilibrage et il faut attendre 1973 pour obtenir une égalité des droits. En fait, le droit, comme souvent, est en décalage avec la réalité sociale.

Aujourd’hui, l’Union Européenne se présente comme un « laboratoire », un lieu privilégié d’une tentative de citoyenneté européenne qui prend en compte les nationalités et les nationalismes. Avec des identités nationales fortes, identités vécues, une citoyenneté européenne est-elle possible ? Néanmoins, le statut de l’étranger n’est toujours pas abouti : la zone géographique d’origine de l’étranger influence particulièrement notre regard mais aussi l’intégration ou la méfiance vis-à-vis de lui.

 

II/ Les formes d’intégration ou de rejet de l’étranger

 

Souvent d’actualité, les questions d’intégration, mais aussi de rejet de l’autre ont fait l’objet, à Blois, de nombreux débats et conférences : les apports juridiques et historiques ont mis en lumière ces thèmes.

Tout d’abord, les philosophes ont démontré à quel point le fait de se sentir étranger est lié à l’acceptation ou non de l’autre, mais également au fait de partager ou non les valeurs fondamentales de celui qui accueille.

Le droit d’asile et ses mutations est particulièrement pertinent dans la compréhension des attitudes d’acceptation ou de rejet de l’étranger. Dans son intervention, la juriste Danièle Lochak rappelle cette évolution et la situation actuelle du droit d’asile.

Le droit d’asile était détenu au Moyen Age par l’Eglise, mais l’émergence de l’Etat moderne fait peu à peu du droit d’asile une prérogative politique : ce passage modifie la conception de ce droit, le faisant évoluer d’un asile humanitaire à un asile sélectif aux mains des Etats. Au XXe siècle, le contexte politique entraîne une forte augmentation des demandes de droit d’asile, le phénomène devenant massif dans les années 1990. La communauté internationale perçoit l’urgence de la réaction, mais aucun texte juridique ne donne l’obligation aux Etats d’accueillir ces étrangers réfugiés ; la seule contrainte faite aux Etats est de ne pas renvoyer un individu vers un danger. Ainsi, la crise actuelle du droit d’asile tient à la massification du phénomène, mais également à l’origine de ces nouveaux réfugiés, principalement de pays en voie de développement. Les doutes et la suspicion s’emparent des opinions publiques : sont-ils de faux réfugiés politiques ou de vrais réfugiés économiques ? De fait, le traité d’Amsterdam insiste sur la limitation de l’accès au territoire européen comme un enjeu primordial !

Lorsque la question de l’intégration est évoquée, on oppose systématiquement une intégration ancienne aisée qui se serait déroulée naturellement et une intégration récente difficile, voire impossible. Les interventions, et plus particulièrement celle de Pierre Milza, ont dénoncé ce regard comparatif idéal et angélique. Il a rappelé que l’intégration des Italiens ne s’est pas faite sans mal : les Italiens intégrés sont ceux qui sont restés en France, la grande majorité étant repartie ; les conditions de vie difficiles (quartiers insalubres), la violence xénophobe dont ont été victimes les « ritals » ou « macaronis », vêpres marseillaises (1881), chasses à l’Italien à Aigues-Morte (1893), représailles après la mort de Sadi-Carnot (1894)…, le rejet au niveau du langage traduisent bien cette vision d’exclusion de l’Etranger.

En réalité, c’est sur le long terme que l’on perçoit l’aboutissement des formes d’intégration. Pourtant, le débat s’oriente constamment entre les anciens et les nouveaux étrangers !

Le terme d’intégration s’est largement diffusé en France pour adoucir celui d’assimilation. Cette doctrine de l’assimilation s’est d’abord tournée vers les Français, par opposition aux régionalismes, puis dans un second temps vers les coloniaux. En fait, les difficultés d’intégration se font plus fortement ressentir à partir de deux phénomènes concordants dans le temps : la fin du colonialisme et la fin de la croissance économique. Dès lors, l’étranger qui est identifié comme « ouvrier immigré » dans le cadre du travail devient le « musulman », lorsqu’il est au chômage ou à la retraite…

Il faut également s’interroger sur la pertinence de l’intégration à la nation française, dès lors que l’on évoque l’Europe, voire la région. Parmi les moteurs de l’intégration, la langue demeure le vecteur le plus efficace ou pour beaucoup la condition sine qua non de sa réussite. Mais l’intégration est-elle encore de nos jours une finalité ? Lorsque l’on parle d’intégration, à quoi s’intègre-on ? A la France, à la région (retour en force des identités régionales), à l’Europe, une Europe elle-même diluée dans quelque chose de plus large encore ? Le modèle français n’est-il pas finalement un mythe épuisé ? Cette société qui n’intègre plus, n’a peut-être plus confiance en elle : l’école et l’économie sont en difficulté depuis plus de 20 ans, les partis politiques et les syndicats ne remplissent plus leur rôle intégrateur, l’effacement des identités de « classe » (identité ouvrière) au profit des identités communautaires… sont autant d’éléments qui remettent en cause les institutions elles-mêmes.

La France a connu, de 1927 à nos jours, plusieurs crises majeures de la nationalité : Vichy et ses dénaturalisations ; au moment de la Libération, certaines forces politiques souhaitent instaurer des quotas d’étrangers ; en 1977 avec le « retour au pays » des étrangers initié par Valéry Giscard d’Estaing et durant les années 1980 et 1990.

Le rejet de l’étranger se manifeste principalement durant les périodes de tensions politiques, de récessions économiques et joue surtout sur les imaginaires…

Durant l’Antiquité, les manifestations de haine, de xénophobie s’accompagnent d’un repli identitaire des populations. L’étranger est perçu comme l’auteur éventuel d’un complot contre le pays où il vit, puisqu’il fait allégeance à l’extérieur. Ainsi, dans l’iconographie égyptienne, Pharaon est fréquemment représenté terrassant les « 9 arcs », c’est-à-dire les peuples qui entourent l’Egypte ancienne : les étrangers sont identifiés par un faciès et des coiffures qui leur sont propres et qui n’évoluent pas dans leur représentation (type nubien, asiatique, …), et toujours ligotés. Dans la réalité, les Egyptiens ne multiplient pas les massacres car ils ont besoin de main-d’œuvre et de relations commerciales continues avec leurs voisins. Cette propagande est avant tout destinée au peuple ; le thème du bouc-émissaire est donc récurrent, quels que soient les temps et les lieux.

La haine de l’étranger véhicule des stéréotypes et un vocabulaire très riche en mépris. Les manifestations de la haine pour l’Etranger marquent une continuité temporelle : même si les sociétés antiques sont naturellement tournées vers l’harmonie et la concorde, on trouve des traces de ce rejet chez Juvénal, notamment « grecaillons », mais aussi sur les murs des latrines de Pompéi (endroit de prédilection pour une telle littérature, et cela de tout temps !). Cela s’accompagne d’autres formes de discriminations, très souvent sexistes et homophobes, insistant également sur la couardise supposée de l’étranger. Les thèmes demeurent sensiblement les mêmes selon les temps et les espaces, seules les cibles changent. Les élites contribuent largement à la diffusion du message xénophobe. Ainsi, certains hommes de lettres ont donné les bases d’une littérature haineuse souvent par peur des difficultés économiques, mais aussi par hantise du métissage et de la perte des identités nationales : la formule « manger le pain des Français » apparaît dans les pamphlets, dès l’époque moderne, à propos des rapatriés italiens qui avaient choisi le parti de la France au XVIIe siècle !

Jean-François Dubost rappelle qu’aux XVIe et XVIIe  siècles, les couards sont respectivement les Italiens et les Espagnols. Avec le récit de l’assassinat de Concini et de la fête populaire et morbide qui s’ensuivit, il met en relief une autre constante de la haine de l’Autre : l’étranger est d’autant plus haï qu’il accède à d’importantes responsabilités, à plus forte raison à un poste d’exercice du pouvoir.

Les XIXe et XXe siècles n’échappent pas au phénomène avec les Allemands (« les boches »), les Italiens (« les ritals »), puis avec les peuples colonisés par la France.

L’étranger est victime d’un cumul de discriminations (sociales, juridiques, économiques…) qui peuvent entraîner des réactions communautaires, autre constante dans l’Histoire.

Néanmoins, quelles que soient les époques, des tentatives de défense des étrangers voient le jour, souvent sollicitées par le pouvoir politique, puis peu à peu par des groupes de pression dans la société. Ainsi, le pouvoir impérial romain cherche très rapidement à éviter les débordements xénophobes, mais le droit n’évolue dans ce sens qu’à partir d’Hadrien. Les Lumières, au XVIIIe siècle, impulsent fortement cette tendance, mais ce sont principalement les associations comme la Ligue des droits de l’Homme au moment de l’affaire Dreyfus et celles du XXe siècle (Licra, MRAP, SOS Racisme) et les opinions publiques qui permettent de faire évoluer la législation et le droit en reconnaissant la haine de l’étranger et ses manifestations comme un délit.

Les formes d’intégration et de rejet de l’étranger sont également sensibles au travers de l’enseignement de l’histoire et de la géographie.

 

III/ L’image de l’étranger dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie

 

La perception de l’étranger est particulièrement visible dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie en France. La conférence débat animée par Dominique Borne a permis une mise en lumière des programmes pédagogiques depuis la IIIe République, plus précisément depuis 1882.

Le regard porté par Jacques Scheibling sur les programmes de géographie permet de mesurer la grande diffusion d’idées xénophobes, racistes et colonialistes de façon très claire jusqu’en 1968, plus épisodiquement jusqu’en 1974. Tout d’abord, sous couvert de scientificité, on étudie les races avec une opposition très nette entre les peuples « de nature » et les peuples « cultivés » ; les genres de vie sont liés au déterminisme, puisqu’il est question d’espace parfait avec l’existence d’une hiérarchie sur la terre avec la France à son sommet. Dans les manuels de géographie, l’étranger est avant tout européen, puisque l’ennemi est européen, principalement de l’autre côté du Rhin. Ce dernier point est manifeste également dans les manuels d’histoire, même durant les années 1950 (voir le manuel Lavisse de 1954) !

De plus, sous prétexte de générosité, d’intégration, la France apporte toujours la civilisation. Mais, contrairement aux manuels de géographie, Laurent Wirth ne retrouve pas dans les ouvrages d’histoire le terme de race.

Pour la géographie, il s’agit de faire de l’anthropogéographie avec dans les premiers manuels le découpage en 12 races, puis 5 et enfin 3 ! Le mot indigène est continuellement employé pour désigner les coloniaux et celui de nègre est présent jusqu’en 1957 (en histoire, en 1954). Dans l’étude de la population française, les immigrés en France sont évoqués pour présenter la France comme le pays du creuset parfait, mais à aucun moment, il n’est question d’un éloge du métissage…

L’idéologie est un facteur déterminant dans l’évolution de l’image de l’étranger dans l’enseignement. A la fin des années 1950 et au début des années 1960, le programme Braudel marque un profond changement : on introduit l’étude des civilisations (dont celle de l’Afrique Noire) considérées comme telles. Mais, les allègements de programme entraînent la suppression de certaines civilisations pour ne retenir, en plein contexte de guerre froide, que les civilisations américaine et soviétique. Dans les faits, les changements apportés par Braudel concernent davantage les manuels que les programmes eux-mêmes. A partir de 1962, des inflexions voient le jour, comme la question du développement, le problème noir américain, etc. D’ailleurs, ce dernier point est hypertrophié dans l’enseignement : on considère comme inadmissible la ségrégation aux Etats-Unis, alors que dans le même temps, la situation des étrangers qui arrivent en France n’est pas évoquée.

Aujourd’hui, selon Jacques Scheibling, les programmes de géographie ne parlent pas clairement des étrangers en France et Laurent Wirth montre qu’en histoire, le modèle français est présenté comme exemplaire, en constante opposition avec le modèle américain. De plus, la figure de l’étranger est trop souvent associée à celle de l’immigré et de façon sous-jacente à l’image du musulman. Cette tentative est restrictive et hasardeuse. Pour les conférenciers, les enseignants d’histoire-géographie doivent oser l’évoquer et en débattre dans leur salle de classe, malgré les réticences des programmes : poser la question, c’est déjà proposer plus d’ouverture sur l’autre, entretenir des relations avec cet « étrange étranger » et surtout éviter d’avoir une vision angélique et autocentrée, voire auto-célébrée…

 

IV/ A côté de l’Etranger : un an après le 11 septembre 2001

 

Le 11 septembre 2001 a été abordé à plusieurs reprises lors de ces « Rendez-vous » de l’histoire. Hors-sujet ? Outre le caractère exceptionnel de l’événement, les réactions sont nombreuses et se rapportent de près ou de loin au thème de ces journées, notamment sur la question de l’anti-américanisme.

Deux tables rondes, en présence d’Arno.J.Mayer, Henry Rousso, Dominique Borne, puis Jean-Noël Jeanneney, Michel Winock et Bronislaw Geremek, ont tenté de faire le bilan, un an après ce 11 septembre 2001. Aujourd’hui, son caractère singulier ressort avec encore plus d’acuité qu’immédiatement après les faits : spatialisation des faits, éléments d’explications du printemps électoral en France, redéfinition des politiques étrangères, unilatéralisme américain, rapports de la morale à la politique…(Jean-Noël Jeanneney). Il s’agit de s’interroger sur l’événement comme quelque chose de nouveau, à savoir imprévisible, sans précédent, et de grande ampleur. Il est clair, pour Michel Winock, que le 11 septembre 2001 est incontestablement un événement historique, même si nous sommes dans l’impossibilité d’en mesurer toutes les implications. Le 11 septembre nous a fait redécouvrir le monde tel qu’il est.

Le problème qui se pose à l’historien est d’interpréter ce moment : citant Hanna Arendt, Henry Rousso estime que nous ne pouvons pas faire entrer dans des catégories anciennes, le nouveau. Les outils d’analyse sont donc à créer.

Cet événement est de toute manière un révélateur. Comment transforme-t-il les hommes ? Le 11 septembre a d’ores et déjà modifié les mentalités, les résolutions de l’opinion publique américaine. S’il a été un révélateur, il est aussi créateur. Il existe un avant et un après l’événement. Toute la difficulté réside dans le fait qu’on ne connaît pas les structures créées par celui-ci. Le débat, largement ouvert, a abordé successivement la « violence légitime d’une guerre préventive », la politique américaine hésitante depuis 1917 entre multi- et unilatéralisme, le jeu diplomatique de G.W. Bush, les éventuelles représailles contre l’IraK, le vide de l’Europe en matière de lutte contre le terrorisme, la nécessité de faire émerger une conscience collective européenne, l’élargissement de l’Europe aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO)…

Alors, au vu de la richesse, de la complexité — et de la difficulté de tels sujets — faut-il enseigner l’événement en classe ? Nos élèves submergés d’images et d’informations ne sont-ils pas victimes de « méta-événements », imposés par les médias ?

Dominique Borne a très clairement rappelé nos missions en ce domaine : l’enseignant n’est pas professeur d’actualité, mais d’Histoire et de Géographie. Enseigner le temps présent doit développer l’esprit critique. La lecture du 11 septembre n’est certes pas simple : Manhattan est un symbole multiforme, une image patrimoniale pour l’humanité ; l’événement a fait l’objet d’une sur-médiatisation ; se pose la question de l’Empire américain. Néanmoins, le professeur doit s’armer intellectuellement et moralement, afin de répondre à la demande légitime de compréhension de nos élèves. Face à l’« immédiatisation », (ré)apprenons à réfléchir en historiens !

 

Conclusion

 

Très souvent exclu, décrié et discriminé, l’étranger a concentré les haines et les peurs des populations locales : la méconnaissance de l’autre est fréquemment à l’origine de cette attitude. Malgré les nombreuses vagues migratoires en France, la figure de l’étranger véhicule les mêmes ambiguïtés : il est à la fois considéré comme une richesse pour le pays et le responsable d’un malaise social. Les difficultés et les mutations économiques de ces dernières décennies remettent en question le modèle d’intégration à la française.

Les journées de Blois ont permis de faire émerger les limites de ce modèle, mais également le manque de recul temporel pour confirmer ou infirmer son échec. Ce ressenti est d’autant plus fort qu’il concerne des étrangers venus de zones plus lointaines géographiquement et culturellement. De plus, la question de l’Islam radical semble brouiller l’image de l’étranger en Occident. Mais, comme l’a souligné Marek Halter, la situation de l’étranger doit être valorisée, en montrant qu’il a un rôle à jouer dans la société d’accueil. Des populations étrangères, venues de pays voisins européens, étaient considérées dans la première moitié du XXe siècle, comme des groupes inassimilables… Elles sont aujourd’hui parties prenantes de la société.

Par ses nombreuses conférences, son cycle cinématographique, ses expositions et un riche salon du livre, les « Rendez-vous de l’histoire » de Blois sont incontestablement un précieux rendez-vous à ne pas manquer !

 

 

Bibliographie indicative

Synthèses historiques et sociologiques :

Amar Marianne, Milza Pierre, L’immigration en France au vingtième siècle, Paris, Armand Colin, 1990.

ASSOULINE David, LALLAOUI Mehdi, Un siècle d’immigration en France, 1. De la mine au champ de bataille, 2. De l’usine au maquis, Paris, Syros, 1996.

DelperEé Francis, Les droits politiques des étrangers, Paris, PUF, 1995.

Dubost Jean-François et Sahlins Peter, Et si on faisait payer les étrangers ? Louis XIV, les immigrés et quelques autres, Paris, Flammarion, 1999.

Dumont Gérard-François, Les migrations internationales : les nouvelles logiques migratoires, Paris, SEDES, 1995.

Guiraudon Virginie, Les politiques d’immigration en Europe (Allemagne, France, Pays-Bas), Paris, L’Harmattan, Collection logiques politiques, 2000.

GUENIF SOUILAMAS Nacira, Des beurettes aux descendantes d’immigrants nord-africains, Paris, Grasset, 2002.

Le Cour Grandmaison Olivier et alii (sous la dir. de), Les étrangers dans la cité : expériences européennes, Paris, La Découverte, 1993.

Lochak Danièle, Etrangers : de quel droit ?. Paris, PUF, 1985.

Milza Pierre, Voyage en Ritalie, Paris, Plon, 1993.

Noiriel Gérard, La tyrannie du national. Le droit d’asile en Europe, 1793-1993, Paris, Calmann-Lévy, 1991.

NOIRIEL Gérard, Le Creuset français, Histoire de l’immigration, XIXe-XXe siècles, Paris, Le Seuil, 1988.

NOIRIEL Gérard, Population, immigration et identité nationale en France, XIXe-XXe siècle, Paris, Hachette, 1992, Collection Carré Histoire.

SCHOR Ralph, Histoire de l’immigration en France de la fin du XIXe siècle à nos jours, Paris, Armand Colin, 1996.

Wahnich Sophie, L’impossible citoyen : L’étranger dans le discours de la Révolution française, Paris, Albin Michel, 1997.

Weil Patrick, Qu’est-ce qu’un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Paris, Grasset, 2002.

WEIL Patrick, La France et ses étrangers, l’aventure d’une politique de l’immigration, 1938-1991, Paris, Calmann-Lévy, 1991.

L’accueil, les conditions de vie, le regard de l’Autre :

Bataille Philippe, Le racisme au travail, Paris, La Découverte, 1997.

BENGUIGUI Yamina, Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin, Paris, Albin Michel, 1997.

MILZA Olivier, Les Français devant l’immigration, Bruxelles, Editions Complexe, 1988.

Schnapper Dominique, L’intégration des immigrés en Europe, Paris, Gallimard,1993.

Schor Ralph, L’opinion française et les étrangers, 1919-1939, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985.

TAGUIEFF Pierre-André, La couleur et le sang, doctrines racistes à la française, Paris, Mille et une nuits, 1998.

Todd Emmanuel, Le destin des immigrés. Assimilation et ségrégation dans les démocraties modernes. Paris, Le Seuil, 1994.

WIEVIORKA Michel, La France raciste, Paris, Le Seuil, 1992.

Wieviorka Michel (sous la dir. de), Racisme et xénophobie en Europe : une comparaison internationale, Paris, La Découverte, 1994.

Withold de Wenden Catherine, L’immigration en Europe, Paris, La Documentation française, 1999, Collection Vivre en Europe.

Revue spécialisée : Migrances publiée par Génériques.

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