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Rubrique Mise au point scientifique Histoire

Chrétientés et Islam par Alain Rauwel

Le 21 janvier 2017 - Cécile De Joie, F.Delaspre

La demande à Monsieur Rauwel était de proposer une mise au point scientifique, historiographique et de dégager les grandes problématiques et lignes directrices du premier thème du nouveau programme d’histoire de Cinquième : Chrétientés et Islam (VIe-XIIIe siècles), des mondes en contact.

Compte-rendu de Mme F. Delaspre, IA-IPR. Les références citées dans le compte-rendu sont présentées dans le dossier Pearltrees associé à cet article (bas de page).

Alain Rauwel trouve le nouveau programme bien formulé car privilégiant le comparatisme et l’entrée par les pouvoirs, et évitant la description des pratiques religieuses (le catéchisme, disait ses élèves jadis). L’entrée par les empires lui semble également pertinente.

I - La longue survie de la romanité…

… par la terre des Romains : conscience très forte chez les médiévaux, continuité puissante entre la romanité antique et médiévale, donc byzantine. On a beaucoup trop tendance à considérer que la disparition de l’empire romain d’occident sonne le glas de la romanité. C’est faux. L’historiographie y est pour beaucoup : Edward GIBBON (1737-1794), dans Histoire du déclin et chute de l’empire romain , consacre la moitié de son ouvrage à Byzance. Mais les historiens germanistes considèrent eux que le tournant est la chute de Rome et le nouveau, le beau, le digne d’intérêt les Francs, Clovis etc. Leurs interprétations prennent rapidement le dessus. Sur ce point, lire absolument le dictionnaire de Bruno Dumézil, avec de nombreuses mises au point historiographiques (et où M. Rauwel a écrit une notice).
Byzance n’est donc pas une nouvelle réalité politique, mais l’empire romain continué. Les « barbares » étaient d’ailleurs fascinés par l’Empire romain et pensaient que la légitimité était à l’Est. Clovis se fait en tout premier lieu confirmer par l’empereur de Constantinople : il va y chercher un brevet de légitimité. On est donc dans un continuum chronologique. N’oublions pas que dans les civilisations du Haut Moyen-Âge, les pouvoirs locaux laïcs sont faibles, c’est l’évêque qui, du VIe au VIIIe, fait fonctionner la société et qui est une figure de continuité. Les grands évêques mérovingiens sont presque tous dans la lignée de grands sénateurs romains. Ceux de Langres par exemple : les Ilari, les Gregori… remontent aux grands propriétaires fonciers du Sénat. Voir dans BROWN (A travers un trou d’aiguille : la richesse, la chute de Rome et la formation du christianisme) : des portraits comme Paulin, contemporain de St Augustin, formé dans les écoles de rhétorique de Bordeaux, évêque en Italie, Nole. Il symbolise très bien la longue survie de la romanité. C’est la célèbre translatio imperii que reprendront les tsars.

A Byzance, que cela donne-t-il ? Voir DAGRON : pour lui il y a du prêtre dans l’empereur, idée de la lignée de David, y compris dans la généalogie chrétienne. La thématique de l’onction (venue de l’Ancien Testament) est le grand vecteur de la sacralité du pouvoir. Même rituel pour les évêques. Modèle de Salomon à l’époque de Justinien. Les rapports entre l’empereur et le patriarche sont vus sur le modèle Moïse et Aron. Ceci permet de réintroduire le grand absent du programme, le judaïsme. Le modèle hébraïque fournit un cadre dominant qui fascine mais qui embête… Or il propose plus de modèles pour penser la hiérarchie chrétienne que les apôtres du Christ, tous égaux. Mais comment se servir de l’Ancien Testament sans « judaïser », ce qui est impossible… ? Querelle des images suscitée par les empereurs. Une autre continuité majeure (bien que difficile à faire comprendre à des collégiens) : 1054 n’existe pas : c’est une crise à l’intérieur d’une crise qui n’a pas eu d’effets radicaux avant le XIIIe. En fait, deux pôles qui s’éloignent progressivement du IXe au XIe. L’excommunication réciproque de 1054 est une crise, rien de plus. Le définitif, c’est 1204 : le détournement de la 4ème croisade sur Constantinople. Pour les Byzantins, la trahison absolue.

II - A l’est, du nouveau ?

On est obligé d’en passer par les aspects religieux (même s’ils ne sont pas au programme). La question de l’Arabie préislamique a été complètement renouvelée par l’archéologie. La carte de l’Arabie préislamique est très compliquée.
- Il y existe une migration juive précoce  : diaspora en Arabie. Dès le IVe siècle, une dynastie professe au Yémen un monothéisme judaïsant : on a retrouvé des cachets reproduisant le grand candélabre du temple de Jérusalem. Influences, proximités… sans ralliements institutionnels.
- Présence de chrétiens  : au moins un siège épiscopal. Un des cousins de Mahomet est présenté comme chrétien par un biographe. Sur l’île de Socatra (golfe d’Aden), on trouverait « une multitude de chrétiens ». Immense surprise pour les Portugais qui les découvriront au XVIe siècle. L’archéologie met au jour des inscriptions révélant l’existence d’une divinité unique : « le seigneur du ciel et de la terre », « le miséricordieux »…appellation la plus fréquente d’Allah dans le Coran. Il y a des rois chrétiens en Arabie, et on peut repérer une révolte en 522 menée par des judaïsants anti-christiques, signe de guerres entre monothéistes. Maillage d’églises chrétiennes au VIe siècle. Le pilier central de la grande mosquée de Sanaa reprend un chapiteau d’une cathédrale chrétienne arabe… ! L’islam serait donc bien le résultat d’un chaudron monothéiste judéo-chrétien en Arabie (ce que le Coran prouve largement aussi…). Pas facile à faire passer en classe, selon Alain Rauwel.
- La conception du califat est celle de « succession » …mais le calife est-il le successeur de Dieu ou de Mahomet ? C’est la grande querelle théologique de l’Islam. « Malik » = roi, est écarté : jamais pour désigner une royauté des croyants qui ont un seul Roi = Dieu et ne peuvent être dirigés que par un émissaire de ce roi.

III - L’éternel retour de l’Empire en Occident.

- Les Carolingiens n’ont à peu près aucune importance, d’après Alain Rauwel. Il conseille de (re)lire Georges DUBY : leçon inaugurale au Collège de France (deux idées par ligne) : les Carolingiens « une chefferie de village étendue aux dimensions de l’univers ». Charlemagne est un « rustre tudesque » selon Alain Rauwel et pas du tout un « pseudo-Malraux » comme on a voulu nous le faire croire ; le palais d’Aix est une « chaumière améliorée ». La reconstitution utilisée en classe est très avantageuse : ce sont en fait des granges. Cette fiction est le vœu de quelques érudits, qui, imprégnés de culture latine, vivaient dans un monde impérial ! Le seul empereur possible qu’ils avaient sous la main, c’est cette « brute épaisse de Charlemagne ». D’ailleurs, pour le couronnement impérial, Charlemagne grogne et se contenterait bien du bouclier. C’est le cercle des conseillers lettrés qui imaginent tout cela dans de magnifiques récits, comme la Vita Karoli d’Eginhard, par exemple.

- Les Ottoniens, eux, doivent être remis à leur place, considérable, à partir de 962. C’est la lignée venue de Saxe qui réalise ce grand projet impérial. Un véritable « appareil d’Eglise impérial » se met en place, utilisant un rouage majeur : les évêques. Ce sont des princes territoriaux très puissants, à très forte assise, plus puissants que l’aristocratie laïque. Voir Gerbert d’Aurillac , le pape de l’an Mil, grand lettré, qui connait les penseurs arabes d’Espagne : il fournit aux Ottoniens une autre base que les précédents. Les Ottoniens ont produit un stock d’images impressionnant. Alain Rauwel en présente et commente plusieurs.


Dans cette 1ère image, Otton II est un empereur « humain » : trône bas sans dossier avec « polochon » + couronne + manteau de pourpre + sceptre + boule d’or (= totalité du monde connu christianisé). Des figures couronnées féminines portant des offrandes, représentent des provinces. Représentation d’un idéal de domination terrestre.


Sous Otton III (995 environ, il meurt à 21 ans) le pouvoir est monté de la terre au ciel. La main de Dieu sort du ciel pour poser la couronne sur la tête de l’empereur…il est (presque) devenu Christ…avec à ses pieds la figuration d’un hérétique vaincu. Il n’y a jamais eu une représentation pareille. En terme de conception de l’autorité, c’est majeur.


Manteau du sacre d’Henri II, sacré en 1014. C’est une carte du cosmos, les cercles brodés d’or sont des constellations. Il a été redécoupé postérieurement pour servir de vêtement liturgique. Il était à l’origine circulaire et l’empereur devient l’axe du cosmos en l’enfilant. Trois figures crescendo.

Y at-il des échanges entre ces mondes ? Oui, bien sûr. Les marchands juifs circulent et avec eux les idées de l’Ancien Testament. Otton II sera marié à une princesse byzantine, Théophano, et a eu un rôle considérable. Avec la régence de femmes, les idées venues de Byzance vont se diffuser.
Les Capétiens sont choisis par Adalbéron parce que trop insignifiants pour menacer les Ottoniens. Anne de Kiev est choisie pour épouser Philippe 1er parce qu’elle est grecque ! Au IXe-Xe, l’Islam lointain est vu sans défaveur, à l’inverse de l’islam proche. Des échanges d’ambassades ont lieu.
Alain Rauwel conseille d’aller voir un texte plein de ressources : il s’agit du journal de voyage d’un juif espagnol de langue arabe qui visite la Germanie. [Voir André Miquel dans la bibliographie : on trouve l’article en ligne] Il voyage en Germanie vers 965, au moment de la rénovation de l’Empire. Il vit dans une représentation musulmane du monde. L’unité politique lui parait évidente. Il est frappé par l’importance du fait urbain en Occident. (Cordoue est sans doute la plus grande ville du monde connu…). Il est pourtant frappé par les villes de Germanie comme Fulda (qui devait ressembler à Cluny) par le rayonnement commercial. Il critique les pratiques religieuses latines : culte des images en particulier. Il relate des pratiques païennes. Les Chrétiens sont sales et puants...

Islam et Chrétientés à l’époque médiévale, par profcdj

ELEMENTS DE BIBLIOGRAPHIE

Églises et empires, Orient-Occident

- Joëlle BEAUCAMP, Françoise BRIQUEL-CHATONNET et Christian ROBIN (éd.), Juifs et chrétiens en Arabie aux Ve et VIe siècles, regards croisés sur les sources, Paris, Association des amis du Centre d’histoire et civilisation de Byzance, 2010.
- Peter BROWN, À travers un trou d’aiguille : la richesse, la chute de Rome et la formation du christianisme, trad. Paris, Belles-Lettres, 2016.
- Viviane COMERRO DE PREMARE et Alain RAUWEL, « Les sciences religieuses au défi du comparatisme : notes critiques », Revue de l’histoire des religions, 233, 2016, p. 291-303.
- Gilbert DAGRON, Empereur et prêtre : étude sur le ‘césaropapisme’ byzantin, Paris, Gallimard, 1996.
- Georges DUBY, Des sociétés médiévales (leçon inaugurale au Collège de France), Paris, 1971.
- Bruno DUMEZIL (dir.), Dictionnaire des barbares, Paris, PUF, 2016.
- L. GRODECKI, F. MÜTHERICH et J. TARALON, Le siècle de l’an mil, Paris, Gallimard, 1973 (« L’Univers des formes »).
- André MIQUEL, « L’Europe occidentale dans la relation arabe d’Ibrahim ben Yaqub (Xe s.) », Annales ESC, 1966, p. 1048-1064.
- Christian ROBIN et Salim ṬAYRĀN, « Soixante-dix ans avant l’Islam : l’Arabie toute entière dominée par un roi chrétien », Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2012/1, p. 525-53.
- Guy G. STROUMSA, The Making of the Abrahamic religions in Late Antiquity, Oxford, Oxford UP, 2015.

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