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Comptes rendus des ateliers des RVH 2021.

mercredi 5 janvier 2022, par Angélique MARIE webmestre, E.Menetrey

Écrire les crimes au travail, quelles enquêtes ? Quelles écritures ?

Table ronde animée par Maëlezig Bigi (sociologue, maîtresse de conférences au CNAM, co-directrice du GIS Geste), entourée de Judith Rainhorn (historienne, professeure d’Histoire contemporaine - Université de Paris-Sorbonne), Pascal Marcichalar (sociologue, chargé de recherche en sociologie CNRS Iris /EHESS) et Florent Schepens (sociologue, professeur de sociologie – Université de Bourgogne-Franche-Comté)

L’intérêt de croiser les apports d’autres sciences sociales afin de nourrir l’écriture de l’Histoire est un fait établi de longue date.
La table ronde animée par M. Bigi, sociologue, autour des « crimes au travail », a permis d’en renouveler le constat.

Les échanges se sont ouverts sur un constat déroutant. Les discussions porteront sur des crimes qui, pendant longtemps, n’auront été vus comme tels par personne. C’est ce regard qui unit d’abord les travaux des différents intervenants, au-delà de la diversité des milieux professionnels étudiés.

L’étude de Justine Rainhorn, qui a conduit à la publication de Blanc de plomb. Histoire d’un poison légal (Presses de Sciences Po, 2019) porte sur la production, massive et durable, de la céruse, composant essentiel des peintures blanches qui ont durablement enduit murs et façades. Le scandale sanitaire qui aura fini par émerger autour de cette activité industrielle se cristallisera autour des révélations liées au saturnisme, pathologie dont les effets sont encore aujourd’hui sensibles, notamment auprès des publics les plus jeunes, dans les logements les plus anciens et les plus insalubres.
Pascal Marichalar est l’auteur de Qui a tué les verriers de Givors ? Une enquête de sciences sociales (La Découverte, 2017). L’entreprise qui a offert le terrain de cette enquête a fermé en 2003, après que son activité ait conduit à de multiples décès dont les liens avec des maladies professionnelles ont été attestés. Ce constat a conduit à de longues démarches judiciaires de la part des anciens employés ou de leurs ayant-droits.
Florent Schepens s’est intéressé au monde du bûcheronnage dans son étude intitulée Hommes des bois ? Socio-anthropologie d’un groupe professionnel (Comité des Travaux Historiques, 2007). Interrogé par la forte prévalence des accidents du travail dans ce secteur professionnel (un bûcheron sur cinq a, chaque année, un accident du travail), il y a découvert un rapport à la dangerosité qui, loin de conduire à des démarches judiciaires pour la faire reconnaître, voire indemniser, est perçue comme une composante « naturelle » de l’activité et conduit dès lors à considérer l’accident comme une véritable faute professionnelle.

J. Rainhorn et P. Marichalar, au-delà de la diversité de leurs enquêtes respectives, ont insisté sur leurs points de convergence. Le premier d’entre eux est lié à l’indignation que la rencontre avec leur sujet et leur terrain a suscité chez eux. Elle a été à l’origine de leur programme de recherche.
Pour P. Marichalar, le cas de l’usine de Givors est entré en résonance avec le procès de la firme Eternit, à Turin, en 2012, sanctionnant la mort de plus de 3000 personnes (employés et riverains) liée à la production d’amiante. Débouchant sur des peines de prison ferme pour les dirigeants de l’entreprise, la reconnaissance de ce scandale sanitaire a coïncidé avec la démarche d’une association d’anciens employés de la verrerie de Givors. Ceux-ci cherchaient alors à entrer en contact avec des scientifiques à même d’étayer les dossiers de réclamation qu’ils constituaient dans la perspective d’une action judiciaire, tandis que plusieurs de ces anciens verriers mouraient de cancers liés à leur passé professionnel. Les ouvriers avaient déjà recueilli des documents attestant de la dangerosité des conditions de travail qu’ils avaient subies et de l’absence d’information claire à ce sujet tout au long de leur carrière. Ce constat a suscité l’indignation de l’auteur, sentiment décuplé par le système de défense utilisé par les anciens employeurs, uniquement fondé sur un déni total de leurs responsabilités.
D’abord intéressée par les thématiques liées à l’immigration, puis par les questions urbaines telles que les relations de voisinage ou les formes d’organisation de la ville, c’est la rencontre avec une archive qui a aiguillé J. Rainhorn vers l’étude de la production du blanc de plomb, matériau utilisé si fréquemment dans le développement urbain, dès le XVIIIème siècle. En effet, en 1810, en France, une loi entreprend de réglementer l’implantation des manufactures dans le tissu urbain en fonction de leur dangerosité et du nécessaire éloignement subséquent des populations. La céruse est un oxyde de plomb, permettant de produire un pigment blanc. Ses lieux de production sont très rapidement classés comme dangereux au regard des conditions de travail de leurs ouvriers. Cependant, rien ne vient, dans l’immédiat, remettre en cause cette situation. Le code pénal de 1810 propose toutefois une définition très claire de l’empoisonnement comme le fait d’« administrer sciemment une substance mortifère », sans le relier à une volonté de tuer, sans impératif que la mort de la ou des victimes en découle. Au regard de cette définition et des connaissances sur les dangerosités de la production de céruse, le lien avec la notion d’empoisonnement était constitué. Dès lors, comment a-t-on pu poursuivre la production de céruse alors que ses dangers étaient parfaitement connus ? Comment une société s’habitue-t-elle à ces crimes au travail ? Pourquoi les accepte-t-elle ? Autant d’éléments de problématisation que de facteurs d’indignation pour l’autrice, alors que son travail s’initiait, au début des années 2000, dans le contexte du procès des suicides à France Télécom et de multiples révélations contemporaines sur les souffrances au travail…

Cette révélation de l’accommodement à l’idée de mourir au travail ou de mourir du travail a pleinement traversé l’écriture de ces crimes. P. Marichalar et J. Rainhorn ont souligné à quel point l’idée fataliste de « risques du métier », d’une normalité de cette possibilité du décès dans la sphère professionnelle, déjà présente dans le Germinal de Zola, interrogeait les sciences sociales, telles que la sociologie ou l’histoire, dans les possibilités de leur écriture. Concernant les verriers de Givors, cela a conduit l’auteur a d’abord emprunté les références au genre policier, d’autant que, face au déni des institutions, il fallait déjà prouver qu’il y avait eu meurtre sur les employés… Les choix d’écriture de J. Rainhorn ont, quant à eux, été dictés par des sources dans lesquelles les ouvriers étaient peu présents. Il fallut dès lors croiser d’autres apports documentaires, telles que les archives hospitalières, pour « raconter ce qui n’a pas été raconté », pour éclairer la poursuite de la production de la céruse. Cette histoire déjà ancienne a alors croisé les enjeux contemporains de la fabrique actuelle de l’ignorance sur certaines questions du présent…
Le fatalisme face à un métier qui peut faire mourir a aussi caractérisé le travail de F. Schepens. Le sociologue a découvert dans le bûcheronnage un univers de violence physique, parfois mortel, dans lequel l’espérance de vie est brève et les maladies professionnelles multiples. Aussi la surprise de l’auteur fut-elle grande d’interroger un monde dans lequel on ne se plaint pas. La souffrance y est, là aussi, vue comme normale, comme une condition à supporter, conduisant les professionnels interrogés à ne pas souhaiter voir menée une enquête, fut-elle sociologique, autour de l’idée de crime. Si les bûcherons ne se voient pas comme victimes, il y avait un intérêt supplémentaire à identifier leur(s) intérêt(s) dans une telle attitude. Quelle mise en récit était dès lors possible ?

Ce défi s’est particulièrement posé à P. Marichalar. L’indignation première ne risquait-elle pas d’impacter négativement l’approche scientifique de la question ? Les enjeux judiciaires de l’indemnisation des préjudices subis par les anciens verriers ne pouvaient-ils brouiller la démarche ? Accompagner les anciens verriers dans leur quête de reconnaissance de leurs maladies professionnelles ne revenait-il pas, pour le sociologue, à chercher à dire à la place des premiers concernés, à décider de ce qui convenait pour eux ? Cette implication, cette enquête, par la répétition des faits, la mobilisation des preuves, ne repoussait-elle pas, sans cesse, le deuil des proches ?
Dans le cas de F. Schepens, c’est la place des émotions personnelles dans une écriture scientifique, interrogeant (vainement) la possibilité d’atteindre à l’objectivité, qui a été interrogé. En effet, l’implication de l’histoire personnelle et familiale de l’auteur, et notamment la référence à un père ouvrier acceptant les difficultés de sa condition, ont traversé le travail de rédaction.

Les échanges avec le public qui ont clos cette table ronde ont notamment interrogé la possibilité d’une histoire genrée de ces « crimes au travail ».
En France, production et utilisation de la céruse furent des univers exclusivement masculins, dans les usines comme sur les chantiers de peinture. A contrario, en Angleterre, les femmes occupaient une place plus que prépondérante dans les tâches de production. Cela ne facilita en rien de possibles reconnaissances des risques du métier. Il a été en effet constaté que la survenue de complications médicales conduisait les employeurs, non pas à reconnaître leurs souffrances mais à accuser les ouvrières d’utiliser leurs tâches professionnelles comme autant de stratégies abortives…
Le monde des verriers de Givors était faiblement féminisé. Quant à celui des bûcherons, il est exclusivement masculin. Les femmes y apparaissent comme épouses ou mères. Leur participation aux enquêtes sociologiques, si elle n’est pas porteuse de revendications, exprime fréquemment leur refus de voir leurs enfants devenir à leur tour bûcherons. Face au risque de la mort, de la blessure ou de la maladie, le poids de l’accommodement trouve finalement parfois à être contourné…

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Acquis récents de l’archéologie du judaïsme en France.

Conférence de Paul Salmona, directeur-conservateur du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (Paris), auteur de Archéologie du judaïsme en France (éd. La Découverte, 2021). On pourra aussi, entre autres se reporter à la revue Archéologia (n° 599, juin 2021) ou encore au site de l’INRAP (https://www.inrap.fr/paul-salmona-presente-l-archeologie-du-judaisme-en-france-15675).

L ’Antiquité a, à ce jour, livré un semis de vestiges archéologiques liés au judaïsme. Ils se concentrent particulièrement dans le sud de la France, notamment sur le territoire de l’ancienne province de Narbonnaise. Des lampes à huile, un sceau matrice de kasherout (utilisé par l’abatteur rituel pour marquer la viande kasher), des bagues témoignent de l’ancienneté de la présence juive.
Certaines découvertes récentes confirment ce constat. On peut notamment retenir la découverte, en 2009, en Arles, d’un double sarcophage. Celui-ci était porteur d’une inscription mentionnant les noms des défunts, Cossutius Eutycles et son épouse Pompeia Iudea. Alain Genot, archéologue au musée départemental de l’Arles antique (cf Archéologia, n° 599, juin 2021, p.33) indique que la datation retenue remonte au IIIème siècle de notre ère et pourrait dès lors révéler la plus ancienne inscription juive de Gaule retrouvée à ce jour. A l’instar de vestiges plus tardifs, telles que des stèles retrouvées à Auch (https://www.mahj.org/fr/decouvrir-collections-betsalel/stele-74671) ou à Narbonne et datées du Haut Moyen-Âge, ces objets, porteurs de symboles explicites, pourraient indiquer que l’identité juive était clairement assumée dans cette Gaule romanisée.
Le mobilier archéologique médiéval recèle peu de découvertes. On peut en retenir une bague de mariage issue du « trésor de Colmar » (https://www.musee-moyenage.fr/collection/oeuvre/bague-mariage-tresor-de-colmar.html), très certainement antérieur au pogrom survenu dans cette ville en 1348. La toponymie, marquée entre autres par l’existence de nombreuses rues « aux Juifs », témoignent de cette présence juive, en France, durant la période médiévale, avant les expulsions (1182, 1306, 1394) décidées par le pouvoir royal. Le bâti en offre d’autres indicateurs. A Rouen, en 1976, les vestiges d’un bâtiment ont ainsi été découverts fortuitement lors de la rénovation de la cour du palais de justice. Il a été identifié en tant que synagogue datée du XIème siècle, sise rue aux Juifs. Une telle concomitance s’observe aussi à Paris, où la synagogue de l’île de la Cité se trouvait sur un axe alors dénommé rue de la Juiverie (le site est en partie occupé par l’Hôtel-Dieu actuel).
Les mikvaot (au singulier, mikvè), bains rituels, tels que ceux découverts à Pernes-les-Fontaines (Vaucluse) ou Montpellier offrent d’autres indices de cette présence juive médiévale. Ils sont complétés par les fouilles de cimetières, tels que celui de Châteauroux ou d’Ennezat (Puy-de-Dôme, voir notamment https://www.inrap.fr/le-champ-des-juifs-ennezat-9028).
L’archéologie des périodes moderne et contemporaine est aussi à considérer. On peut retenir la découverte de la genizah de la synagogue de Dambach-la-Ville (Bas-Rhin). Ce dépôt rituels d’écrits portant le nom de Dieu et d’objets de culte usagés a été en l’occurrence découvert fortuitement en 2012 : il recèle des vestiges d’une très grande variété, allant du XIVème siècle à 1894 (voir notamment https://www.musees.strasbourg.eu/oeuvre-musee-alsacien/-/entity/id/220014 ; https://www.mahj.org/fr/programme/heritage-inespere-une-decouverte-archeologique-en-alsace-48242). La recherche se penche également sur des périodes plus récentes : on peut citer l’archéologie des camps d’internement et de concentration. Dans le premier cas, l’étude des graffitis de Drancy peut être mobilisée (voir notamment https://www.fondationshoah.org/memoire/les-graffiti-du-camp-de-drancy-des-noms-sur-les-murs ).

Dans le second, on peut citer le camp du Struthof qui fait depuis 2018 l’objet d’une politique de fouilles (voir notamment https://www.fondationshoah.org/recherche/fouilles-archeologiques-au-camp-de-concentration-de-natzweiler-struthof).
Ce rapide aperçu pourra donner, pour des points différents des programmes de collège et de lycée, d’intéressantes pistes de mise en œuvre pédagogique, autour de supports documentaires ou de thématiques parfois peu mobilisées dans nos classes.

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Néolithique : aube de l’humanité, aube du travail ?

Table ronde animée par Rachid Azzouz (Inspecteur Général de l’EN), entourée de Jean-Paul Demoule (archéologue, professeur émérite de protohistoire européenne – Paris I), Fanny Bocquentin (archéologue, CRCN - CNRS), et Christophe Darmangeat (économiste, anthropologue, MCF Université-Denis Diderot – Paris VII)

Le travail comme activité autonome développée dans une perspective de marchandisation est l’objet de définitions multiples, d’occurrences anciennes et de perceptions discutées.
Faut-il y voir le signe d’une humanité en marche vers le progrès telle que se plaisaient à la considérer les penseurs des Lumières ? Le Néolithique, période durant laquelle l’humanité devient productrice des moyens de sa subsistance, en marquerait alors un jalon puissant.
Ou faut-il le considérer comme un des vecteurs de la Chute ? Le Néolithique, où les violences inter-individuelles s’affirment, pendant lequel les rapports de l’humanité à son environnement sont bouleversés, en constituerait un indice.
De façon plus générale, le Néolithique fut-il une période de révolution ? Si oui, en quoi consista-t-elle ?

I Le Néolithique, une révolution ?

Les changements démographiques y sont incontestables. Il y a 12 000 ans, 1 à 2 millions d’êtres humaines peuplaient la Terre. Ils vivaient dans des groupes de 30 à 40 personnes au sein desquelles les distinctions sociales étaient peu marquées. De nos jours, la population mondiale dépasse 7 milliards d’individus, souvent regroupés dans de gigantesques métropoles et confrontés à de puissants contrastes sociaux. A cet égard, il semble bien qu’il y ait révolution car l’origine de ces mutations prend place à partir du Néolithique. Celles-ci sont le fruit d’évolutions climatiques mais aussi psychiques et le résultat de choix effectués par les sociétés considérées. Ils ont eu pour cadre des foyers de néolithisation qui se sont organisés dans différentes régions du monde. Ils se sont d‘abord caractérisés par des processus de domestication : les premières traces, qui marquent le passage du loup au chien, remontent à 25-20 000 ans avant le présent. Ce lent processus a pu connaître des soubresauts. Les chercheurs observent toutefois qu’après l’adoption de la sédentarité et de l’agriculture par les groupes qui en firent le choix, tout retour en arrière s’avéra presque impossible.

Au Proche-Orient, la sédentarisation, prélude à l’agriculture, eut un rôle fondamental. Les sources archéologiques telles que le site natoufien (14 5000 -11 500 avant le présent) de Aïn-Mallaha (ou Eynan), dans le nord d’Israël, en attestent. Il se caractérise par la construction d’immenses maisons de chasseurs-cueilleurs. Les matériaux utilisés indiquent une volonté de pérennisation de l’habitat, d’un travail effectué pour soi-même et pour les générations suivantes, ce dont témoignent également les reconstructions régulières de ces édifices. Il semble possible de parler d’une transmission des maisons par héritage, dans des cadres sociaux valorisant le poids des morts. On y décèle par ailleurs la présence d’infrastructures de stockage, telles que des fosses chaulées, antérieures aux pratiques de culture et d’élevage. Elles renseignent sur une anticipation des besoins, déjà manifestée par ces derniers groupes de chasseurs-cueilleurs. Avec la sédentarité, de nouvelles stratégies d’exploitation du territoire s’affirment. La culture du Natoufien nous a ainsi légué des outils (faucilles, mortiers puis meules), d’abord mobilisés dans le traitement de céréales sauvages qui jouèrent un rôle majeur dans le processus de sédentarisation. Le site de Jerf el Ahmar (Syrie), daté du IXème millénaire avant le présent, témoigne de cette évolution. Il est marqué par la présence de maisons rectangulaires et non plus circulaires. Elles se caractérisent par une nette division de l’espace intérieur, miroir d’une spécialisation accrue des tâches.

Dans quel mesure le concept de « révolution » peut-il néanmoins être opérant ? Il convient d’être vigilant sur les niveaux d’échelle auxquels les analyses sont menées. De manière globale, et sur une durée de quelques milliers d’années, il nous faut constater des changements très importants. Mais cet intervalle se révèle très long, aussi bien dans la perspective de la conduite d’un raisonnement historique qu’à l’échelle des vies humaines qui ont successivement, et à l’aune de leur propre existence, éprouvé cette durée. À des échelles plus fines, on observe ainsi, selon les lieux, des contrastes dans l’ordre des modifications, dans leur rythme… Le Néolithique est notamment associé à l’affirmation des inégalités sociales. Mais on décèle, par exemple dans certaines sociétés tribales du nord-ouest du continent américain (nord de l’Alaska actuel), l’affirmation de contrastes antérieurs à la naissance de sociétés agricoles. Ces tribus sont constituées de chasseurs-cueilleurs, stockeurs, sédentarisés et vivant dans des groupes marqués par des inégalités, dominés par des élites se distinguant par exemple par la propriété d’esclaves. En Russie, les sépultures de Sungir, datées d’environ 30 000 ans avant le présent, se caractérisent par de riches dotations qui semblent traduire l’existence de contrastes sociaux comparables. Au Japon, la culture de Jomon (13 000 – Ier siècle avant le présent) est elle aussi une civilisation de chasseurs-cueilleurs cependant sédentarisés. Ce choix se caractérise par l’implantation de villages étendus, l’édification de tombes mégalithiques. L’agriculture n’est représentée que par une petite horticulture, sans conversion vers d’importantes surfaces.
Ces exemples conduisent à mobiliser la notion de « révolution » d’abord pour souligner l’absence de retour en arrière une fois les modalités de la sédentarisation et de la domestication adoptées. Elle n’induit toutefois pas de la part des acteurs la conscience de s’engager dans un tel mouvement, elle n’a pas été modelée par une anticipation des changements, elle n’a pas été mue par une quelconque « force révolutionnaire ». Cette révolution se caractérise par ailleurs par différentes transitions et pas par des changements brutaux, même si, au final, le modèle agricole s’est partout imposé.

II Le Néolithique et le travail : progrès ou chute ?

« À la sueur de ton visage
tu mangeras ton pain,
jusqu’à ce que tu retournes au sol,
puisque tu en fus tiré » (Gn, 3 - 19)

Cette célèbre occurrence biblique pose, de façon traditionnelle, les termes d’un débat ancien mais renouvelé.
Au XIXème siècle furent souvent mises en valeur les capacités novatrices du Néolithique. Pendant longtemps, les « sauvages », les « prédateurs » des sociétés de chasseurs-cueilleurs ont été, de façon non seulement sommaire, mais aussi péjorative, opposés aux « producteurs » du Néolithique. Mais cette dichotomie fut remise en cause en 1954 par A. Leroi-Gourhan, offrant une vision moins idéale du Néolithique. Il y souligna notamment l’apparition de nouveaux troubles sanitaires telles que les maladies musculo-squelletiques liées à la pratique de l’agriculture ou la diffusion, parmi les humains, de zoonoses consécutives à la domestication animale. Plus récemment, l’anthropologue Marshall Sahlins (1930-2021) a décrit les chasseurs-cueilleurs comme travaillant seulement 2 à 3 heures quotidiennement pour satisfaire leurs besoins alimentaires directs, et vivant, du fait d’un excellent rapport coût de production / profit de consommation, dans une réelle société d’abondance. Cette estimation n’inclut toutefois pas la satisfaction d’autres nécessités journalières.
Actuellement, les visions très sombres de l’avenir conduisent parfois à donner des sociétés de chasseurs-cueilleurs une image particulièrement positive. Les ériger en modèle ne laisse toutefois pas d’interroger : il semble en effet que ces questionnements sur les mérites relatifs de ces différents modèles de sociétés en disent davantage sur les préoccupations de notre temps que sur les groupes humains étudiés.
Ainsi, des interrogations s’élèvent pour questionner les dérives patriarcales qui seraient liées par nature aux sociétés du Néolithique. La recherche note toutefois que les formes de domination masculine caractérisaient déjà les groupes de chasseurs-cueilleurs comme en attestent des formes de croyances religieuses à initiation, reposant sur la terrorisation des femmes et des enfants.
Ces inquiétudes contemporaines s’organisent aussi autour de l’idée que l’apparition et la diffusion des activités agricoles auraient suscité l’émergence de pratiques guerrières. Si cette corrélation n’est pas à rejeter absolument, les scientifiques alertent sur le fait que des guerres aient pu survenir avant cette mutation. Ainsi, en Australie, au sein de groupes aborigènes, des lances de guerre, antérieures à l’âge du Bronze, ont été identifiées.
Toutes les affres de l’humanité ne semblent donc pas avoir « soudainement » émergé au Néolithique et les modes de vie du Paléolithique ne constituent pas nécessairement la panacée à nos maux contemporains. Le Néolithique a bouleversé le rapport Homme / Nature. Nous vivons évidemment sur cet héritage. Il peut être présenté comme ayant été la source d’importants progrès mais aussi comme une prise de pouvoir. Mais celle-ci n’induit pas forcément un irrespect absolu des ressources et le problème de cette relation tient beaucoup plus aujourd’hui dans la question de la consommation que dans celle de la production. Comment les Hommes du Néolithique ont-ils affronté ce dernier enjeu ?

III Comment travaillait-on au Néolithique ?

L’archéologie révèle des marqueurs directs d’un travail soutenu. Ils définissent par exemple des lésions osseuses, liées aux nouvelles sollicitations des membres supérieurs (bras, avant-bras, mains) engagés par les pratiques agricoles. Il reste toutefois difficile d’identifier le type de travail, de geste(s) responsables de ces traumatismes, d’autant que les modes d’utilisation, de préhension de certains outils ne sont pas encore toujours bien compris. Il conviendrait aussi de prendre en compte la diversité des individus, des conditions et des temps de travail... Ces marqueurs se retrouvent également sur la dentition, notamment utilisée comme outil de préhension, en tant que « troisième main ». Les sites du Natoufien révèlent ainsi des individus porteurs d’usures dentaires dues aux frictions de fibres végétales. De tels indices traduisent une spécialisation des savoirs qui se poursuit parfois jusque dans la mort. Sur le site de Aïn-Mallaha, des individus, masculins et féminins, enterrés ensemble, portaient ainsi les mêmes traces d’usures dentaires. Faut-il y voir l’organisation de « corporations » ? Ces usures créèrent-elles des difficultés d’ordre alimentaire, entraînant une dépendance vis-à-vis des autres membres de la communauté ? Quoi qu’il en soit, la croissance démographique du Néolithique a conduit à la nécessité de devoir nourrir une population plus nombreuse dans un environnement quant à lui fini. Cela a conduit à des gains de productivité et à une complexification de l’organisation sociale dans des communautés dont la taille augmentait.
Ces gains se sont d’abord réalisés par l’installation sur les sols les plus fertiles, tels que ceux constitués de lœss. Face à des espaces moins favorables, des outils tels que l’araire ont été mobilisés. Certains espaces, encore plus hostiles, ont finalement été investis. C’est notamment le cas des régions lacustres. Contrairement aux idées reçues, il s’agissait d’abord, comme à Chalain ou à Clairvaux, de zones-refuges, de sites défensifs, souvent caractérisés par le manque de ressources sauvages. La colonisation d’îles toujours plus vastes, telles que la Grande-Bretagne actuelle, correspond aussi à cette nécessité de nourrir une population grandissante. Cette préoccupation a conduit à des évolutions techniques qui apparaissent par exemple dans le travail du métal. D’abord vouée à la production d’apparat, la métallurgie a ensuite été mise au service, notamment par le travail du fer, des progrès de l’outillage.
Le travail n’a donc pas eu qu’une dimension exclusivement productive. La tombe de Varna (Bulgarie, vers 4500 avant le présent) recèle de nombreux objets en or. Il témoigne d’importantes distinctions sociales mais aussi du développement d’activités « inutiles » en termes strictement productifs ou alimentaires. Il en va de même du travail du cuivre, réservé aux objets d’apparat, ou de l’installation de mégalithes. Ces préoccupations différentes trouvent aussi leur expression dans la production d’objets telles que des haches en jadéite. Extrêmement fines, révélatrices d’un savoir-faire de haut niveau, elles étaient inutilisables en tant qu’outils. Leur fabrication, massive, chronophage et ô combien exigeante en termes d’efforts, outrepassait les éventuels besoins des communautés et servait à alimenter des courants d’échanges en biens de prestige. Notamment issues des gisements du mont Viso, dans les Alpes italiennes, on en retrouve des spécimens dans des mégalithes en Bretagne, lieux de justification et d’expression du pouvoir sur la communauté.
Comment cette structuration de sociétés inégalitaires peut-elle d‘ailleurs s’expliquer ? Comment les rapports sociaux ont-ils basculé vers la richesse ? Comment expliquer ce poids des biens matériels dans les relations humaines, manifesté par exemple par des institutions comme le mariage (dot) ou la justice ? La mainmise sur les surplus de la production agricole a-t-elle pu jouer un rôle ? La recherche note à ce sujet que les débuts du Néolithique n’ont pas été immédiatement caractérisés par ces gains de productivité, l’agriculture pouvant d’abord se révéler moins satisfaisante de ce point de vue que les activités plus anciennes, telles que la chasse. Ce constat illustre le fait que l’agriculture n’est pas, par nature, une activité plus productive qu’une autre. Il faut enfin rappeler que les sociétés impliquées dans ces mutations n’ont pas agi avec la conscience d’impulser des changements fondamentaux à leurs modes de vie. Pour éclairer ce point, il est possible de se référer aux travaux d’Alain Testart selon lesquels l’« invention de la richesse » est liée à une nouvelle définition des rapports humains, fondés par des droits affirmés sur des biens matériels, contrefaisant dès lors les positions sociales. Au Néolithique, les biens ont pénétré les rapports humains, leur propriété a acquis un rôle social, au-delà de la question de leur simple utilisation pratique. Par contraste, les sociétés de chasseurs-cueilleurs, telles que celles observées en Australie, ont ignoré cette évolution, agissant dans le cadre d’échanges uniquement motivés par le besoin, sans souci d’accumulation ou d’apparat. Cependant, il semble que le Néolithique ait ignoré, au moins en matière foncière, l’idée de propriété au sens où nous l’entendons de nos jours. Il semble plus pertinent de retenir l’hypothèse de formes d’appropriation temporaire, notamment liée au temps de travail consenti sur une parcelle donnée.

Rapports à la Nature bouleversés, domination patriarcale, violence inter-communautaires, structuration de sociétés inégalitaires… Le regard contemporain sur le Néolithique est souvent accusateur et il semble que nos sociétés lui attribuent parfois, de façon injustement exclusive, des difficultés qui sont d’abord dues à nos propres choix organisationnels.
Il faut aussi reconnaître au Néolithique la promotion du travail en tant que valeur, reconnu hors de la sphère domestique. Il a initié le choix d’une technique, d’une matière, d’un savoir, d’un métier comme élément de valorisation sociale.
Il semble donc essentiel de construire un regard nuancé sur cette période, marquée par des mutations aux rythmes variés, inscrites dans des espaces différenciés. Entre évolutions environnementales et choix sociaux, le Néolithique nous tend plus que jamais le miroir de nos préoccupations contemporaines.

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Comptes rendus : Emmanuel MENETREY

Mise en page : Angélique MARIE.