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Rubrique Mise au point scientifique Histoire

Genres et sociétés rurales : visibilité et invisibilité des paysannes dans l’histoire

Le 29 octobre 2012 - Gaëlle Charcosset

Table ronde organisée par Mnémosyne, association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre, et réunissant Fabrice Boudjaaba, chargé de recherches au CNRS, université de Rennes II, Ronald Hubscher, professeur émérite à l’université Paris X-Nanterre, Louis-Pascal Jacquemond, IA-IPR honoraire, enseignant à Science Po Paris, Didier Lett, professeur à l’université de Paris VII et Violaine Sébillotte-Cuchet, professeure à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

Louis-Pascal Jacquemond qui présidait cette table ronde a demandé à chacun de ses participants de répondre à deux questions pour la période dont ils sont spécialistes : quelles sont les sources et les méthodes pour rendre visibles les paysannes ? qui sont ces dernières ? Deux tours de table ont alors eu lieu ; ici, le choix a été fait de synthétiser les réponses par périodes.

Antiquité grecque

Violaine Sébillotte-Cuchet explique que les spécialistes de l’histoire rurale sont liés au champ de l’histoire économique qui se sont peu intéressés aux femmes en particulier, il faut considérer que l’histoire a été écrite au neutre (englobant hommes et femmes).

L’activité la plus valorisée étant le politique, elle est surreprésentée au détriment des autres activités. Les sources sont donc rares pour connaître les femmes et elles délivrent bien plus souvent un idéal que la situation réelle. Aussi est-il nécessaire de croiser les textes avec les analyses des archéologues.

Etudier les femmes des campagnes nécessite de distinguer d’une part les propriétaires et d’autre part les paysan-ne-s.

Pour les propriétaires, il existe dès le VIIe siècle avant J.-C. l’idéal de la cellule conjugale composée du mari, de la femme et des enfants. La condition de paysanne est celle d’une mortelle ; c’est par la transmission de la propriété que l’on peut approcher l’immortalité. La femme est alors le don fait par le dieu de l’ordre, Zeus, au propriétaire et sa fonction est de lui donner des enfants afin de transmettre la terre. Les sources révèlent au IVe siècle avant J.-C. l’idéal d’une organisation rationnelle de la propriété, avec l’homme exerçant ses activités à l’extérieur, la femme à l’intérieur, l’oikos : du ménage à la gestion des stocks, aux soins aux membres de la famille et aux esclaves. Dans la réalité, cette division idéale n’est pas systématiquement appliquée. Des stèles viennent montrer que des femmes font des prêts, qu’elles sont actrices de l’économie, assistées d’un kurios dont il ne faut pas exagérer le rôle.

Pour les paysan-ne-s, c’est-à-dire les dépendant-e-s, leur statut varie. Les révoltes paysannes à partir des VIIe-VIe siècles ont réduit au servage privé (hilotisme) les vaincus. Leur pauvreté leur fait échapper aux normes et idéaux sociaux. Athènes constitue un cas particulier puisque l’esclavage pour dette est interdit dès le VIe siècle avant J.-C. ; il existe donc des citoyens pauvres. Les esclaves sont importés ; le sexe de ceux-ci n’est pas mentionné (sauf pour l’armée – hommes – et pour la prostitution – femmes et jeunes).

Moyen-Âge

Didier Lett signale que les principaux travaux des historiens du Moyen-Âge ignorent les femmes et les rapports de sexe. Les sources qui peuvent être utilisées sont les sources habituelles du médiéviste et l’archéologie. L’anthroponymie a particulièrement démontré que l’héritage pouvait indifféremment être en ligne patrilinéaire et en ligne matrilinéaire au haut Moyen-Âge. Les calendriers agricoles en enluminures montrent les activités des femmes aux champs.

Au Moyen-Âge, la place des femmes est définie par leur situation matrimoniale. Si l’on se concentre sur les images, il faut absolument garder en tête que celles-ci ne rendent pas compte du réel. La plupart des activités agricoles sont mixtes, tandis que les images montrent qu’il y a des activités sexuées : les activités textiles - la quenouille est souvent associée aux femmes - et la traite des vaches seraient des activités féminines, tandis que les semailles et les autres travaux de la terre seraient des activités masculines. De même, les femmes sont présentées encadrées par les hommes et ce sont en priorité ces derniers qui tiennent les outils en fer. Les images assignent plus qu’elles ne montrent la réalité.

Epoque moderne

Fabrice Boudjaaba liste les sources que peuvent convoquer les modernistes : les correspondances dans lesquelles les femmes s’expriment ; les sources classiques de l’histoire rurale : sources fiscales, enregistrement, actes notariés, etc.

Les femmes sont des mineures sur le plan juridique, d’où leur absence des documents, ou bien elles figurent comme représentées par leurs maris, etc. Elles apparaissent davantage dans les actes notariés, en particulier les femmes célibataires, celles séparées de biens de leurs maris, ou celles dont le mari est absent (migrations), les veuves (les plus nombreuses dans les sources). Leur place est redéfinie dans le code civil au début du XIXe siècle.

Fabrice Boudjaaba a fait le choix de présenter la place des femmes dans les modalités de transmission, en prenant la Normandie comme terrain d’étude. Dans cette région, la transmission est égalitaire entre les garçons, les filles en sont exclues. Cependant, des femmes apparaissent dans les transactions foncières. En effet, par un effet démographique, des familles de 2 à 3 enfants qui vont effectivement hériter de leurs parents (encore vivants au décès de ceux-ci) sont parfois composer que de filles. De même, dans des régions voisines, comme l’Île-de-France, le partage égalitaire strict est de mise et les successions comprennent parfois des terres en Normandie. Ainsi, les femmes, célibataires ou veuves, apparaissent dans 15 % des actes notariés, le plus souvent dans la situation de la vendeuse, le plus souvent pour des biens bâtis.

L’instauration du code civil introduit un partage égalitaire : la présence des femmes sur le marché foncier augmente d’un tiers. Après 1804, les contrats de mariage comprennent tous en Normandie des terres pour les femmes, alors qu’auparavant, elles étaient dotées en argent. Cela fait dire à Fabrice Boudjaaba que les modalités de transmission du code civil ont été bien acceptées, malgré leur différence avec les coutumes précédentes.

Epoque contemporaine

Ronald Hubscher insiste sur le fait qu’il existe pour l’époque contemporaine une masse de sources mal ou peu exploitées. Les listes nominatives permettent par exemple d’appréhender les femmes, cependant leurs désignations professionnelles sont très imprécises. La nature des travaux et des revenus, la part d’activité des femmes dans l’exploitation, la pluriactivité nécessitent une recherche micro-historique.

Après 1914, il y a profusion de sources éclatées : documents produits par la JAC, des monographies d’instituteurs, des cartes postales, le cinéma (voir notamment la cinémathèque du ministère de l’Agriculture, notamment une série faite en 1970 de 13 portraits de femmes agricultrices).

Il existe des études sur les femmes, en particulier un article : Rose Duroux, « Femme seule, femme paysanne, femme de migrant », dans Actes du colloque d’Aurillac, 2-4 juin 1988, Paris, Editions Christian, 1989, pp. 144-168.

Ronald Hubscher rappelle quelques jalons, notamment les lois d’orientation agricole de 1981 (la femme d’exploitant est reconnue conjointe, mais n’a pas de pouvoir personnel) et de 1999 (la femme d’exploitant est reconnue collaboratrice, c’est-à-dire comme travaillant sur l’exploitation à titre personnel ; mais jusqu’en 2005, il faut l’autorisation maritale pour obtenir ce statut) afin de montrer que la situation des femmes dans l’agriculture est peu à peu prise en compte. Dans les instances dirigeantes, la CNJA et la FNSEA confient seulement le poste de vice-président à une femme de manière statutaire, et non de président. Enfin, il n’a pas un statut unique des femmes dans l’agriculture : il y a une grande diversité de situations, selon des facteurs très variés tels la taille des exploitations, etc.

Très attaché à l’histoire du cinéma, Ronald Hubscher retrace la présence des femmes rurales dans ce medium. Il relève deux catégories, les femmes soumises d’une part, les femmes fortes, au caractère trempé, femmes-orchestre d’autre part. Dans les courts-métrages réalisés en commande du ministère de l’Agriculture, les femmes sont présentées comme participant et jouant un rôle important dans la modernisation de l’agriculture.

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