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Rubrique Mise au point scientifique Histoire

Le servage : libertés et servitude paysannes au Moyen-Âge

Le 29 octobre 2012 - Gaëlle Charcosset

Table ronde proposée par les Presses universitaires de Paris-Sorbonne, animée par Jacques Verger et réunissant Didier Bondue, directeur de Saint-Gobain Archives, Nicolas Carrier, professeur à l’université Jean Moulin-Lyon III, et Michel Rouche, professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne.

Didier Bondue est auteur de l’ouvrage De servus à sclavus. La fin de l’esclavage antique (371-918), Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2011, 528 p. et Nicolas Carrier de Les usages de la servitude. Seigneurs et paysans dans le royaume de Bourgogne (VIe-XVe siècles), Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2012, 420 p.

Un problème historiographique

Michel Rouche souligne que la question de la servitude au Moyen-Âge est un véritable problème historiographique qui interroge trois dimensions : le rôle de l’événement conduisant à l’asservissement, le rôle de l’économie et enfin, la question du droit et de la religion face à cette question.

Selon lui, le rôle des crises dans la question de l’asservissement est centrale. Cela se produit à la fin du bas empire romain, lorsque, en 371, Valentinien Ier décide de fixer tous les colons au sol. Il paraît céder à un mouvement de panique, le conduisant à un renforcement de l’esclavage, du moins, à un asservissement de paysans autrefois libres. Les événements paraissent également déterminants lors de l’éclatement du monde carolingien et l’émergence des châteaux.

L’économie n’est pas de reste. Ainsi, le recul des terres cultivées et des phénomènes de dépeuplement pourraient expliquer la volonté de fixer les gens au sol à la fin du bas empire romain.

Lorsque le statut de l’esclavage est renforcé, le droit romain devient de plus en plus subtil, de plus en plus complexe. La notion de liberté est progressivement fragmentée. Au cours du Moyen-Âge, le sens des mots évolue.

Le christianisme participe à la modification du statut de l’asservi : l’esclave devient petit à petit une personne (elle était auparavant considéré comme une chose), les esclaves peuvent se marier donc on ne peut plus les séparer par la vente. Les pratiques d’asservissement se complexifient. L’Eglise ne s’y oppose pas, mais de grands débats intellectuels se développent sur la question de l’égalité.

L’asservi, enfin, peut avoir un pécule et comme il est attaché à la terre, il peut posséder un patrimoine. Aussi Michel Rouche renverse-t-il la question initiale en demandant s’il existait, au Moyen-Âge, des paysans libres. Il semblerait que ce soit le cas en Normandie, par héritage scandinave, ou en Auvergne, avant les campagnes d’affranchissement du XIIIe siècle.

L’évolution d’un statut

Didier Bondue s’est attaché à l’évolution des termes employés entre la fin de l’empire romain et le Moyen-Âge pour désigner les personnes en état de servitude. Il préfère le terme générique d’asservis qui permet de désigner une grande diversité de situations et prendre en compte toutes les nuances.

A partir des invasions barbares, il y a des changements nets dans les formes de servitude. En effet, les « barbares » arrivent avec des formes d’asservissement particulières et ils ont transformé les sociétés tout en s’inspirant du droit romain. De nouvelles formes de dépendances se créent.

A partir des Carolingiens, l’influence chrétienne induit des modifications dans le statut ; cela aboutit au Xe siècle à une situation unique dans l’empire carolingien où les asservis sont protégés tandis que l’approvisionnement en « esclaves » se fait à l’extérieur de l’empire. Le recrutement de Slaves est à l’origine du mot esclave formé à cette époque et qui montre que l’évolution du statut a nécessité d’employer un nouveau mot.

Nicolas Carrier insiste sur les évolutions entre l’empire romain et le Moyen-Âge en donnant quelques repères essentiels à ces mutations.

Dans le droit romain mais également dans les lois barbares, il existe un ensemble de désignations de personnes qui ne sont libres, ni affranchies. Trois critères permettent d’identifier l’esclavage antique : un servus appartient à autrui, il est une res, une chose, dont on peut donc faire le commerce et il est exclu du mariage ; son propriétaire dispose sur lui d’un pouvoir arbitraire ; étant lui-même propriété, il ne peut pas posséder.

Dans les documents des périodes mérovingienne et carolingienne, des descriptions de biens montrent que des personnes appartiennent à d’autres, y compris des hommes dits libres, ce qui montre une très grande complexité des situations.

La condition des servi évolue : ils deviennent des tenanciers, ils peuvent transmettre des terres ce qui implique une descendance légale, c’est-à-dire qu’on leur reconnaît le mariage légal ; ils sont donc sortis de la condition d’esclave dans sa définition antique. C’est pourquoi les historiens ont-ils fait le choix d’utiliser un autre terme, celui de « serf ». Et c’est aussi la raison pour laquelle, au Xe siècle, le mot sclavus a été créé pour désigner les esclaves de formes plus ancienne et pour bien marquer la différence avec les évolutions les plus récentes.

A la même période, les différentes catégories de personnes cédées se réduisent à une seule. Aussi convient-il d’analyser si cela signifie que les autres catégories de personnes ne sont plus cédées parce qu’elles sont libres, si le terme de servus couvre toutes les catégories ou si ces catégories ont socialement disparu.

Au XIIIe siècle, le droit romain est réétudié, les juristes tentent de clarifier les statuts. Le coutumier de Normandie affirme que tous les hommes sont libres, aussi doivent-ils payer la mainmorte ; en Savoie, les serfs se reconnaissent justement au fait qu’ils paient la mainmorte ; en Angleterre, la mainmorte n’existe pas, les serfs réalisent des corvées, corvées qui n’existent pas pour les serfs de Savoie. Ainsi, il existe une très grande diversité régionale des statuts.

Précisions

Les questions de la salle ont permis de préciser plusieurs points :

- l’asservissement temporaire qui a pu exister pour raisons économiques (payer ses dettes) reste spécifique au Haut Moyen-Âge.

- la position du christianisme vis-à-vis de la servitude : il n’y a pas une volonté de la part de l’Eglise d’établir une égalité entre les servi et les libres. Aux yeux de celle-ci, l’égalité existe uniquement au moment du Salut, aussi la servitude n’est-elle pas condamnée. Cependant le mariage chrétien a modifié le statut de servitude, contribuant à passer de la forme antique à la forme médiévale. En effet, les esclaves doivent, pour faire leur salut, mener une vie chrétienne, ce qui implique d’accéder au mariage, ce qui éloigne le statut de l’esclavage romain.

- le statut de serf est assez étroitement lié à la condition paysanne, si bien que les textes distinguent les personnes libres d’une part et les paysans d’autre part.

- pour échapper à la servitude, il existe la fuite des colons, avec interdiction de revenir pendant 30 ans pour les hommes, 20 ans pour les femmes. On perd également sa servitude en allant dans une zone franche (ex. en ville). Si le seigneur ne réclame pas le serf pendant un an et un jour, celui-ci est considéré comme libre ; au XIIIe siècle, le seigneur qui retrouve le serf n’exige pas son retour, mais il réclame une somme au chapitre de la ville, ce qui reprend l’idée de la vente comme elle existait dans l’Antiquité.

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