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Rubrique Mise au point scientifique Histoire

Disettes et famines

Le 29 octobre 2012 - Gaëlle Charcosset

Table ronde animée par Gérard Béaur et réunissant Guido Alfani, professeur assistant à l’université de Milan, Laurent Feller, professeur à l’université de Paris-I Panthéon-Sorbonne, Cormac O’Grada, professeur à l’université de Dublin et Gilles Van Kote, journaliste au Monde.

Gérard Béaur précise en introduction que la question des subsistances a longtemps été une spécificité de la recherche historique française. Ernest Labrousse a évoqué la question sous l’angle statistique, puis les thèses comme celles de Pierre Goubert se sont intéressées aux conséquences démographiques des crises. Un numéro d’Histoire & Mesure a été consacré en 2011 à cette thématique : Gérard BEAUR, Jean-Michel CHEVET, Cormac O’GRADA et Maria-Teresa PEREZ-PICAZO [dir.], Revisiter les crises.- Histoire & Mesure, n° 26-1, 2011 (http://histoiremesure.revues.org/4118).

Au Moyen-Âge

Laurent Feller montre que la question des disettes et des famines et en cours de renouvellement. Le topos proposé par Jacques Le Goff, « le Moyen-Âge, c’est l’âge de la faim », a longtemps dominé les recherches. Ainsi, Jacques le Goff a montré que le Roman de Renart est une histoire de la faim. La liste établie des famines est longue et vient appuyer cette vision.

Dans les années 1970, les historiens ont précisé la chronologie et ont notamment établi que la famine générale reste exceptionnelle ; il n’y en aurait pas eu entre 1033 et 1316, même si des phénomènes de soudure ont pu être relevés.

Entre 1949 et 2005, une seconde vulgate s’est développée, celle d’un retournement de conjoncture à partir de la grande famine de 1316. C’est une période de contraction de l’économie et de crises de subsistances fréquentes.

La difficulté majeure pour les médiévistes est de disposer de sources permettant d’établir un état général de la situation ; la plupart du temps, les historiens disposent d’une somme de connaissances locales. Il convient de distinguer des intensités qui ont pu être différentes selon les lieux mais reportées comme très fortes. Il faut tenir compte d’une très grande diversité de facteurs, des événements météorologiques aux capacités de stockage, et des réactions de la population, comme des défrichements en réponse à une situation alimentaire tendue, et comme le maintien de la circulation des blés en situation difficile. Cette dernière remarque permet de montrer et d’insister sur l’existence très précoce d’un marché : le denier est une réussite, il s’impose à toute l’Europe à l’époque carolingienne ; dès le IXe siècle, le prélèvement seigneurial exige de l’argent, ce qui implique que les paysans vendent une partie de leurs récoltes pour les payer ; dès le IXe siècle aussi, des phénomènes d’inflation sont relevés.

Les documents renseignant sur la famine qui a eu lieu en 1124-1125 en Flandre montrent que les paysans se déplacent vers les villes, qu’ils sont nombreux à mourir près de châteaux qui ont des stocks de blé importants. Le comte établit une politique de remise d’un denier à chaque dépendant et contrôle les prix sur les marchés pour que ce denier ait une utilité. Il intervient sur la production en exigeant la plantation de pois au milieu des blés et sur la consommation en interdisant la transformation de céréales en bière.

Dans l’Italie moderne

Guido Alfani décrit quel a été son parcours de recherche. Engagé dans une démarche macro, il précise la démographie générale de l’Italie. Il établit un lien entre guerres et famines au début du XVIe siècle et mesure l’impact très important de la famine de 1591-1593.

Il s’attache alors à une étude plus particulière de cette famine qui entraîne une grande mortalité, alors qu’habituellement ce sont plutôt des personnes manquantes qui caractérisent ces phénomènes. Il fait le choix d’études plus ciblées géographiquement. La première est centrée sur une ville du Nord de l’Italie. La ville est très peu frappée dans ce contexte. Contrairement à toute attente, il s’aperçoit que les villes de montagne résistent mieux que les villes de la plaine qui sont pourtant entourées d’espaces plus productifs de blé. L’utilisation de produits de substitution, présents dans l’économie de montagne, notamment la châtaigne, explique cette meilleure résistance. Une autre étude sur une communauté rurale lui permet de mettre en évidence que les campagnes sont davantage touchées que les villes, elles recherchent une protection auprès des institutions urbaines. Les habitants viennent demander de l’aide au pied des murailles et si le manque est plus important, la nourriture est réservée aux citoyens intra-muros. L’augmentation de la violence pour trouver des ressources alimentaires déstabilise le système social.

Guido Alfani s’est enfin interrogé sur les causes de cette famine. A la fin du XVIe siècle, l’Italie est l’espace européen le plus densément peuplé avec les Pays-Bas. Il est nécessaire de recourir à une plus grande production de blé pour répondre à la demande calorique, ce qui demande de réduire les autres cultures. La fragilité face aux événements météorologiques s’en trouve donc accentuée. Or la fin du XVIe siècle est marquée par de nombreux événements météorologiques extrêmes. Les institutions ne peuvent pas donner de réponses.

A l’époque contemporaine

Cormac O’Grada pose la question de la dernière famine qui a touché l’Europe. Pour John D. Post, celle-ci date de 1816 et touche toute l’Europe. Néanmoins, il existe une crise aiguë en Irlande entre 1846 et 1852, la Finlande perd 150 000 habitants (alors que la population est peu importante) en 1868 et l’Union soviétique est frappée dans les années 1918-1922 et 1932-1933. De même, durant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs famines ont eu lieu, notamment en Union soviétique (environ 700 000 morts à Leningrad pendant le siège, d’autres parties de l’Union soviétique sont concernées), en Grèce (des secours organisés depuis Oxford est à l’origine de la fondation d’Oxfam), aux Pays-Bas à la fin de la guerre, dans le ghetto de Varsovie, etc. Au lendemain de la guerre, la Moldavie connaît une famine responsable de la mort de 200 000 personnes (pour 2,5 millions d’habitants). Donc les famines restent une question très récente en Europe, le plus souvent en lien avec un contexte de guerre. Contrairement aux famines plus anciennes, celles-ci conduisent à la mort de faim et non de maladies (par affaiblissement de l’organisme).

Globalement, on est arrivé aujourd’hui à une situation où la famine n’existe plus, dans le sens où le nombre de personnes qui meurent de faim est très bas. Cormac O’Grada met en perspective la mortalité infantile en Ethiopie en période de famine et en période dite normale. Les famines sont également réduites car les aides alimentaires arrivent rapidement.

Aujourd’hui

Gilles Van Kote confirme cette situation. Il évoque des situations de malnutrition chronique pour lesquelles il y a des pics en fonction de situations politiques ou de changements climatiques. A l’heure actuelle, 867 millions de personnes sur terre sont en situation de sous-alimentation. Le raisonnement est maintenant en termes de sécurité alimentaire, le terme de famine répond à une définition stricte établie par la FAO, ce qui n’exclut pas des situations de sous-alimentation très critiques.

La famine tire ses sources de situations politiques (ex. Union soviétique sous Staline, Corée du Nord), elle est souvent liée à une déficience de l’autorité publique ou à une négation d’une situation critique. Mais en 2011-2012, le gouvernement nigérien a tiré la sonnette d’alarme très tôt, ce qui a permis à une mobilisation mondiale précoce. La crise du Sahel est une crise du marché : des foyers n’ont plus accès au marché à cause de l’augmentation des prix des phénomènes spéculatifs.

Donc la famine tend à disparaître, il faut aujourd’hui se pencher sur les situations de sous-alimentation chronique.

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