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Etude de la fresque intitulée l’Ignorance Chassée du Château de Fontainebleau

mercredi 13 février 2013, par A.Criard

Cette étude réalisée en lycée professionnel peut être proposée au niveau 5e et seconde par exemple. L’auteur de l’article donne des éléments pour décrire et expliquer la fresque du peintre Rosso Fiorentino.

Séance proposée : étude de la fresque intitulée l’Ignorance Chassée du Château de Fontainebleau

Cette fresque est visible et commentée sur le site du château de Fontainebleau
http://www.chateau-fontainebleau-education.fr/pages/dossiers/renaissance/ren_02_ignorance.html

Place de la séance et de la séquence dans le programme de seconde baccalauréat professionnel 3 ans

La séance proposée s’inscrit dans le sujet d’étude Humanisme et Renaissance ; il s’agit d’une partie d’un cours consacrée à : « Fontainebleau, château des rois de France et foyer de la Renaissance » ; la situation est donc nouvelle, mais elle peut recouper celle consacrée à Léonard de Vinci et la représentation du corps puisque la Vierge aux Rochers et la Joconde, achetées respectivement par Louis XII et François Ier au maître, étaient conservées au rez-de-chaussée de la galerie François Ier, à proximité des thermes ; évocation forte s’il en est de l’art de vivre gréco-romain. Il est intéressant de voir comment à Fontainebleau, foyer majeur de la Renaissance artistique en Europe, s’est épanouie une école artistique, le Maniérisme, qui proposait une représentation du corps différente de celle proposée par Léonard de Vinci, par exemple dans « L’homme de Vitruve ».

Contexte géographique, historique, culturel de la fresque

Mais c’est dans une autre histoire que je souhaite vous emmener maintenant, celle de l’étude de la fresque intitulée par les historiens de l’art « L’ignorance chassée » et qui se situe au premier étage de la Galerie François Ier du château de Fontainebleau. Fontainebleau ou Fontaine belle eau se situe à proximité de Paris et appartient au domaine royal depuis les premiers capétiens ; la forêt est omniprésente et giboyeuse, cela va déterminer le choix de François Ier pour en faire une de ses résidences ; la cour de France est alors itinérante.
La galerie François Ier permettait au roi de se rendre de ses appartements dans l’ancien donjon de Saint-Louis à la chapelle de la Trinité ; le roi, prince de la Renaissance est d’abord le Très Chrétien et se montre également respectueux des lieux dans lesquels son illustre ancêtre vivait. Cette galerie a été construite vers 1528 ; après la défaite de Pavie (1525) face à son rival Habsbourg Charles Quint. François Ier veut affirmer son pouvoir en construisant des châteaux et montrer sa magnificence et le rayonnement de la France à travers une nouvelle école artistique : l’école de Fontainebleau qui a eu un retentissement international. La défaite de Pavie, dix ans après le succès de Marignan, est cuisante ; François Ier est prisonnier un an durant à Madrid, la France est encerclée par les possessions des Habsbourgs. Cette fresque et cette galerie s’inscrivent dans ce contexte mais également dans une situation marquée par la croissance économique, l’accroissement démographique ; ces œuvres artistiques naissent dans un monde riche et dans un monde ouvert aux échanges et aux influences diverses.
Cette fresque de grande taille se situe à proximité des deux cabinets de travail/bibliothèques qui se situaient au centre et de part et d’autre de la galerie ; cela a son importance, nous y reviendrons. Elle est encadrée de figures en stuc et de lambris en bois sculpté, ce qui est nouveau alors. L’artiste qui a réalisé cette fresque est né à Florence en 1494 et s’appelle Rosso. François Ier fait appel à de nombreux artistes italiens comme Rosso ou Primatice. Le choix de la technique picturale ramène également vers l’Italie et l’Antiquité : la fresque.

Problématique

L’étude de cette fresque et son analyse poussée avec les élèves est intéressante car riche culturellement, avec beaucoup d’éléments à analyser et elle est une métaphore de la Renaissance et de l’Humanisme ; elle permet également d’aborder les liens entre le pouvoir et la culture.

A plan pédagogique

L’image est souvent d’un abord plus aisé avant d’aller vers les textes ; l’étude de cette fresque permet d’aborder les notions essentielles de cette partie du programme ; les élèves réinvestissent des connaissances antérieures et reconnaissent non pas François Ier, mais un personnage habillé comme Jules César ; c’est déjà un début. Il est en outre intéressant d’incarner dans un même lieu et dans la pierre (le château de Fontainebleau) l’étude de notions abstraites et complexes comme l’humanisme, la Renaissance, la notion de foyer artistique.

Mise en œuvre pédagogique de la séance :

L’image de la fresque est projetée grâce au vidéo projecteur ; il est intéressant d’établir des zones sur la fresque pour que les interventions des élèves ne se dispersent pas ; cela a été fait sur un document donné aux élèves, j’avais tout simplement dessiné des contours grâce à un calque.
-  Zone 1 : Les personnages prostrés et perdus
-  Zone 2 : Des personnages aux yeux bandés qui se dirigent vers la lumière
-  Zone 3 : François Premier s’avance vers la lumière et entre dans le temple de la sagesse et du savoir
Les titres des zones ne sont pas donnés aux élèves, cela peut constituer une activité de synthèse, une fois l’étude réalisée.
Les élèves, zone par zone décrivent et tentent d’interpréter ; le professeur ajoute et complète, apporte des connaissances et des éclairages complémentaires.
-  Dans la zone 1 : nous pouvons remarquer les personnages perdus, prostrés et qui se dirigent dans toutes les directions ; aucun sens ne leur est donné ; toutes les générations sont représentées ; les personnages sont vêtus à l’Antique ; l’obscurité les environne, faut-il y voir une métaphore des ténèbres médiévales ? et/ou l’ignorance dans laquelle le peuple se trouve plongé ; l’humanisme est d’abord et surtout l’affaire d’une petite élite. Les artistes et les écrivains de la Renaissance ont tous le sentiment d’un changement, d’une rupture entre un avant jugé négativement et des temps nouveaux : « Les temps estoit encore ténébreux et sentant l’infelicité et calamité des Gothz, qui avaient mis à la destruction toute bonne littérature. Mais, par bonté divine, la lumière et dignité a esté de mon eage rendue es lettres » : ainsi Gargantua décrit-il à son fils Pantagruel le changement d’atmosphère qu’il vécut dans sa jeunesse.
-  Dans la zone 2, deux personnages qui ont pourtant les yeux bandés, se dirigent vers la lumière et tendent leurs bras dans sa direction.
« Considère ceci :
Des hommes séjournant sous terre dans une demeure en forme de caverne.
Celle-ci possède en guise d’entrée un long passage menant vers la lumière du jour, en direction duquel toute la caverne se rassemble.
Les hommes sont dans la caverne depuis leur enfance, enchaînés par le cou et par les cuisses.
C’est pourquoi ils demeurent tous au même endroit, ne pouvant se mouvoir ni voir autre chose que ce qui se montre à eux : étant enchaînés ils sont hors d’état de tourner la tête.
Une lumière cependant leur est accordée : elle vient d’un feu qui brûle au loin, derrière eux et au-dessus d’eux.
Entre le feu et les hommes enchaînés (dans leur dos par conséquent) un chemin s’élève. »
Le mythe de la caverne, Platon, République, VII.

Il serait sans doute intéressant d’interpréter cette fresque à la lumière du néo-platonisme très en vogue à la Renaissance et notamment à Florence à la fin du XVe (patrie du Rosso, auteur des fresques) avec un philosophe comme Marsile Ficin. Celui-ci incline vers une conception initiatique et élitiste de la connaissance et rappelle que la quête du Vrai et du Bien passe par la contemplation du beau qui est une voie vers la connaissance. Cette voie serait à approfondir, par exemple en comparant la fresque avec le texte de Platon.

-  Dans la zone 3 : Les élèves reconnaissent immédiatement Jules César et l’enseignant passe pour un béotien lorsqu’il affirme que Jules César n’était pas empereur. François Ier est en effet vêtu comme un général de l’armée romaine et comme un empereur romain. Dans le contexte, cela peut s’expliquer par rapport à Charles Quint son rival : le roi de France est empereur en son royaume, il n’est le vassal de personne. Cette conception est ancienne et s’enracine en France depuis le XIIIe siècle. L’épée est le symbole de son autorité et le roi est aussi chef de guerre.
Sous l’autre bras, François Ier porte un livre (les élèves devront nous croire sur parole, il n’est plus guère visible) : quel est ce livre ? Est-ce le symbole du roi mécène créateur du corps des lecteurs royaux (à l’origine du Collège de France), de l’Imprimerie royale, protecteur d’écrivains et de traducteurs (Guillaume Budé, Jacques Amyot), collectionneur de manuscrits et de textes de l’Antiquité qui ont contribué à la diffusion du savoir ? Le XVIe siècle est marqué par la révolution de l’imprimé, le livre reste cher, mais sa diffusion augmente. Qu’imprime-t-on ? D’abord des livres religieux, puis des classiques latins et des textes de l’antiquité. François Ier se met en scène, il cherche à apparaître comme un roi guerrier et comme un roi cultivé. Un roi chevalier mais aussi un humaniste. Ces livres qui ont constitué le premier fond du collège de France étaient conservés dans ces cabinets de travail qui jouxtaient la galerie.
François Ier entre dans un temple de style gréco-romain (les élèves ont retrouvé facilement le vocabulaire, nous avions étudié la Porte Dorée-porte d’entrée de Fontainebleau- avec eux et ils avaient le lexique) ; se présente la possibilité d’une révision rapide du vocabulaire architectural de la Renaissance. S’agit-il du temple de la sagesse et de la connaissance ? Une question peut aussi se poser quant à la nature de cette lumière : est-elle divine ? De quelle divinité s’agit-il ? Est-ce la lumière de la raison ? Il convient de rappeler des fondamentaux : le roi est sacré, ce qui en fait un personnage particulier et le lieutenant de Dieu sur terre ; le roi est appelé le Très Chrétien. L’humaniste n’est pas un athée, le penser est un piège dans lequel il ne faudrait pas tomber ; l’humaniste est un savant chrétien, un philologue qui tente par sa connaissance des langues anciennes d’établir l’authenticité des textes et surtout celle du texte religieux. L’humaniste est optimiste, il croit en l’homme, en sa capacité à connaître le monde et à se dépasser ; l’humaniste est élitiste, hors du savoir il n’y a point de salut (d’abord au sens chrétien du terme), la culture est affichée comme l’idéal suprême de l’individu, mais l’humanité progresse vers un mieux grâce aux efforts terrestres de cette élite de l’intelligence et de la connaissance. François Ier n’est pas un humaniste, mais il s’entoure d’humanistes ; par contre, il considère toujours qu’il reste l’intermédiaire entre Dieu et son peuple et également un médiateur culturel. Cela rejoint en effet la politique culturelle du roi : créateur du corps des lecteurs royaux et auteur de l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui fonde la primauté du français au plan administratif dans le but d’une meilleure compréhension par tous. Le roi s’entoure d’humanistes et utilise aussi cette lumière nouvelle au service du renforcement du pouvoir monarchique ; il s’agit à la fois de la lumière du Dieu des chrétiens et celle de la science des philologues qui puisent aux sources du savoir grec et romain.

Pour conclure,

Cette fresque est riche, elle prend sa place dans une séquence globale qui s’enracine à Fontainebleau, elle permet je crois assez bien d’aborder les questions de la Renaissance, de l’humanisme et du rapport entre le pouvoir monarchique et les humanistes.
Le temps passé avec les élèves sur l’étude de cette fresque est de deux heures ; ils ont montré beaucoup d’intérêt ; et l’année s’est achevée par un voyage au château de Fontainebleau. Le site pédagogique du château est très riche, vous y trouverez des textes et des documents forts intéressants.

Sitographie :

http://www.chateau-fontainebleau-education.fr/

L’article se retrouve également à cette adresse :
http://histoire-geographie.ac-dijon.fr/spip.php?article704
J’invite d’ailleurs tous les collègues à visiter le site d’histoire en lycée professionnel. On y trouve des articles susceptibles d’être utilisables en collège ou lycée générale.