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Les mutations du foncier dans le delta de la Rivière des Perles

dimanche 15 janvier 2017, par F.Gaveau, J-F Boyer webmestre

Fabien Gaveau propose un compte rendu de lecture de l’ouvrage de Peter Herrle, Josefine Fokdal, Detlev Ipsen (†), Beyond Urbanism. Urban(izing) Villages and the Mega-urban Landscape in the Pearl River Delta in China.
Cet ouvrage décrit les mutations du foncier dans le delta de la Rivière des Perles, en Chine

Compte rendu publié dans Études rurales, 1er semestre 2015

Peter Herrle, Josefine Fokdal, Detlev Ipsen (†), Beyond Urbanism. Urban(izing) Villages and the Mega-urban Landscape in the Pearl River Delta in China, Berlin, LIT Verlag, 2014, 171
p. [+ 1 DVD : The Village and the Megacity by Jacob and Detlev Ipsen]

Produit d’une recherche liée à l’expansion des villes géantes, cet ouvrage décrit les mutations du foncier dans le delta de la Rivière des Perles, en Chine. Il intéresse les ruralistes sous l’angle des dynamiques périurbaines dans les espaces agricoles. Dépassant le cadre descriptif, l’étude propose une approche conceptuelle du phénomène. Un DVD accompagne l’ouvrage et expose, sous la conduite de Detlev Ipsen, les changements en cours de manière très claire, notamment grâce à l’interview d’habitants et d’entrepreneurs.

L’enquête s’appuie sur les dynamiques à l’œuvre dans la région du Guangdong, en lien avec l’essor économique né des réformes de l’ère Deng (1989-1993). Le delta de la Rivière des Perles, longtemps grenier de la Chine du Sud, est touché par une vaste reconfiguration spatiale et humaine.

Les auteurs décrivent la transformation de l’espace agricole en un espace urbanisé. Leur regard permet de dépasser les statistiques officielles chinoises qui fondent la distinction rural / urbain sur l’appréciation des zones « agricoles » et « non-agricoles ». Cette approche institutionnelle induit des droits pour les résidents ; droits formalisés dans le système du hukou, registre de résidence établi en 1958 pour contrôler les flux de population.

Le travail met constamment en évidence la manière dont les différents niveaux décisionnels entrent en discussion, parfois selon des logiques informelles, pour établir les nouvelles formes du bâti.

Le chapitre 2 décrit comment s’organise spécifiquement le paysage mégalopolitain (« megaurban landscape ») de la Rivière des Perles. Hong Kong, Guangzhou, Shenzhen en forment des noyaux majeurs. L’ensemble, polycentrique, est structuré par un dense réseau d’axes de communication le long desquels des villages s’urbanisent rapidement. Des zones agricoles demeurent dans les interstices, puis reculent, créant un paysage spécifique, en constante mutation.
Le chapitre 3 étudie les forces à l’œuvre dans ce mouvement. Produit de décisions politiques nationales, l’essor économique se traduit localement par un jeu d’acteurs où la planification est contrecarrée par les initiatives des particuliers dans le développement des zones bâties. Les paysans jouent ainsi un rôle central d’entrepreneurs de l’aménagement de l’espace.

Le sentiment d’une urbanisation née de façon informelle interroge les auteurs. Ils en explorent le fonctionnement. Ils insistent sur les difficultés de vie des travailleurs migrants (mingongs) qui se logent souvent dans des zones rurales où des parcelles ont été loties par des ruraux entreprenants.

Ce n’est donc pas la ville qui conquiert ici l’espace mais les villages qui se saisissent des nouvelles opportunités d’enrichissement que procure l’essor urbain. Ces mutations spatiales sont possibles dans le cadre de négociations constantes entre les autorités locales, les entrepreneurs et les détenteurs des droits sur la terre, comme en témoigne l’étude.

Le chapitre 4 expose la croissance des zones bâties. Grâce à des exemples de villages, repris dans le DVD, les auteurs dressent la variété des types d’extension villageoise depuis les zones strictement résidentielles jusqu’à celles qui deviennent des pôles industriels et abandonnent leur qualité agricole initiale.
La recomposition spatiale s’accompagne d’une recomposition sociale et politique, comme l’explique le chapitre 5. Les « villages urbanisés » s’appuient sur la coexistence des résidents de longue date et des mingongs mais aussi sur la distinction entre les villageois les plus entreprenants et les autres. Dans les relations avec les autorités politiques, tous les villages n’ont pas la même force. Certains manifestent plus de cohésion que d’autres pour défendre leurs intérêts collectifs.
Le chapitre 6, en forme de bilan, dresse les caractères d’un nouveau type d’espace que les auteurs qualifient de « paysage mégalopolitain », dans le sillage de ce que Detlev Ipsen avait formalisé en 2005.

En effet, la dynamique urbaine est complexe et polycentrique, aboutissant à une vaste région dont les caractères strictement agricoles sont recomposés pour faire coexister des espaces dédiés à des activités très variées, en lien avec la mondialisation et les besoins locaux des populations.
Cette étude s’inscrit incontestablement comme une référence dans la compréhension des mutations de l’espace en Chine du Sud. Elle s’impose par la rigueur de son appareil argumentaire et par sa précision méthodologique.

Les auteurs parviennent notamment à démontrer que le schéma centre / périphérie, cher à la géographie, est brouillé ici par l’importance de l’informalité dans le processus d’urbanisation. Les négociations sont constantes entre les acteurs qui influent sur l’aménagement de l’espace. Cela pousse à reconsidérer l’idée d’une simple transmission des schémas d’aménagement depuis le cœur du pouvoir jusque dans les localités.

Mieux, le réseau décisionnel que les auteurs explorent est marqué par la carence des régulations et des contrôles, ce qui, à terme, débouche sur des problèmes sociaux et environnementaux majeurs.

Autre acquis fort de l’ouvrage, les ruraux de ce delta ne sont pas tous des perdants dans le processus d’urbanisation. Certains saisissent des opportunités pour accroître leur niveau de vie en jouant des droits dont ils disposent sur les terres.

En somme, l’étude permet de souligner combien l’aménagement de l’espace en cette Chine du Sud s’appuie sur les localités plus que sur les planificateurs liés au pouvoir central. Elle offre une autre manière de comprendre le phénomène d’urbanisation dans un pays en profonde recomposition. Toutefois, ce qui se joue ici tient sans doute à un contexte particulier, les développements actuels en Chine intérieure relevant encore d’une forte emprise du pouvoir politique.

Fabien Gaveau
Professeur CPGE - Lycée Carnot, Dijon.