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L’image de la femme dans l’Antiquité / Volet 3

La femme à Rome : vertueuse ou émancipée ?

samedi 20 novembre 2010, par O.Lacaille d’Esse

A Rome, la condition et l’image de la femme évoluent considérablement entre le début de la République et le début de l’Empire. Si la matrone romaine vertueuse, voire austère, sert de référence jusqu’au IIe siècle avant notre ère, ce modèle semble bien oublié aux Ier et IIe s. ap. J.-C. et la femme acquiert alors une liberté qu’elle a rarement connue sous l’Antiquité ! De nombreux objets culturels reflètent cette évolution.

 

1- Tableau de comparaison

 

La matrone de la République

(jusqu’au IIe s. av. J.-C.)

 

La femme émancipée sous l’Empire

(et à la fin de la République)

 

 

Une femme soumise

 

Considérée comme mineure, à l’instar des enfants, la femme romaine des débuts la République est soumise à l’autorité du pater familias, l’homme occupant le plus haut rang dans la maisonnée. Ce dernier détient la patria potestas (puissance paternelle) qui inclut un droit de vie et de mort, mentionné dans la loi des Douze Tables, sur tous ceux qui habitent sous son toit.

Au moment de son mariage, la femme passe de l’autorité de son père à celle de son mari (dans le cas d’un mariage cum manu) ou reste sous l’autorité du premier (dans le cas d’un mariage sine manu) qui l’exerce par l’intermédiaire d’un tuteur.

Les mariages sont précoces pour les filles (entre 12 et 14 ans) et sont essentiellement arrangés pour des raisons économiques dans lesquelles les sentiments ne tiennent aucune place. Pendant une grande partie de la République, l’initiative du divorce revient au mari qui peut invoquer divers motifs pour répudier sa femme : adultère, infanticide, stérilité … Il n’hésite pas non plus à mettre à mort son épouse en cas d’adultère ou, si l’on en croit Valère Maxime, pour consommation de vin !

 

Une femme libérée

 

L’autorité exercée par le pater familias ou par le tuteur s’atténue au fil des siècles ce qui permet à la femme de disposer d’une indépendance croissante.

Le mariage se fonde de plus en plus sur le consentement mutuel et la matrone obtient le droit de divorcer, ce dont elle ne se prive pas si l’on en croit Sénèque :

« Aucune femme ne pouvait rougir de rompre son mariage puisque les dames les plus illustres avaient pris l’habitude de compter leurs années, non plus par les noms des consuls mais par ceux de leurs maris. Elles divorcent pour se marier. Elles se marient pour divorcer. » (Sénèque, De beneficiis, III, 16, 2)

L’amour et la tendresse s’invitent progressivement dans le couple … ainsi que dans les relations extraconjugales, toujours plus nombreuses. Il est vrai que la femme adultère ne court plus les mêmes risques que sous la République. Dans un souci de restauration des mœurs, Auguste tente de remettre à l’honneur les valeurs traditionnelles de Rome mais sans réel succès.

 

 

Une maîtresse de maison

 

Contrairement à la femme grecque, la femme romaine ne vit pas cantonnée dans son gynécée. Toutefois, au début de la République, elle sort peu de chez elle et est, avant tout, une maîtresse de maison. Responsable du foyer, elle a la gestion des travaux intérieurs et dispose, à ce titre, d’un pouvoir certain sur les esclaves. Elle peut également s’adonner à des tâches domestiques comme le filage de la laine.

Mais la situation évolue dès la fin de la République et, à cette époque, rares sont les femmes romaines qui manient encore la quenouille et restent cloîtrées chez elles .

 

Une femme d’extérieur

 

A la fin de la République et sous l’Empire, les femmes ne restent plus guère à la maison. Celles du peuple exercent une foule de petits métiers dans le commerce, l’artisanat ou l’agriculture. Les plus aisées, qui disposent d’une domesticité abondante, mènent une vie sociale souvent riche : quittant facilement la domus, parfois même seules, elles font des visites, reçoivent des invitations et se promènent dans les lieux publics.

Toutes fréquentent volontiers les thermes (dans lesquels certains horaires leur sont généralement réservés) ainsi que les théâtres, cirques et amphithéâtres.

 

Une femme discrète

 

Vêtue d’une tunique longue recouverte de la stola (robe) et d’une palla (grand châle), la matrone se coiffe sobrement d’un simple chignon ou de nattes torsadées à la manière étrusque. D’abord réservés aux femmes légères, les cosmétiques et onguents sont bannis puis utilisés avec modération. En revanche, la matrone aime les bijoux et la loi Oppia, loi d’austérité votée pendant la deuxième guerre punique qui interdit de porter sur soi plus d’une demi-once d’or, provoque de véritables manifestations féminines et finit par être abrogée.

Si elle accompagne son mari dans ses « mondanités », la femme reste un peu en retrait, assise alors que lui-même dîne allongé, et ne boit pas de vin.

 

Une femme qui s’affiche

 

Devenus plus luxueux, les vêtements s’agrémentent désormais de nombreuses broderies, parfois en fils d’or, et sont de plus en plus souvent en soie. La coiffure, quant à elle, se fait art capillaire : sous les Flaviens, les femmes arborent sur la tête un véritable échafaudage de boucles et usent à l’envi de postiches et autres perruques ; tout cela nécessite la main habile d’une ornatrix (servante « esthéticienne »). Les fards et parfums se multiplient au même titre que les bijoux toujours plus précieux. Pline l’Ancien évoque l’épouse de Caligula, Lollia Paulina, « couverte d’émeraudes et de perles » pour un total de 40 millions de sesterces !

Invitées dans les banquets, les femmes, et parfois aussi les filles, s’étendent aux côtés des hommes, participent activement à la conversation et n’hésitent plus à consommer du vin.

 

Une mère

 

Exclue de la vie politique et de la plupart des métiers, la matrone a pour vocation première d’assurer une descendance à son époux tout en donnant à Rome de nouveaux citoyens. Elle se marie donc dans le but de procréer et la stérilité est, de ce fait, une cause fréquente de répudiation.

Avant l’apparition des premières écoles, au IIIe s. av. J.-C., c’est elle qui se charge de l’éducation des jeunes enfants dont elle conserve ensuite la responsabilité.

Vouée à ce rôle de mère, la femme romaine de la République en obtient une réelle reconnaissance de la part de ses enfants dont elle est généralement très respectée. En témoigne, au Ve s. av. J.-C., le soulèvement contre Rome du général Coriolanus, arrêté aux portes de la ville grâce à l’intervention de sa mère (et de sa femme).

 

Une femme de pouvoir

 

A la fin de la République et au début de l’Empire, la natalité diminue nettement à Rome. Moins sollicitées par leurs enfants, désormais confiés aux bons soins de nourrices et de servantes, les femmes romaines s’invitent progressivement dans la vie économique et politique où elles acquièrent une certaine importance.

Habilitées à posséder un patrimoine et à recevoir un héritage, certaines se lancent dans les affaires : elles gèrent leurs biens, font des investissements et créent même leur propre entreprise.

Toujours dépourvues du droit de voter, de se faire élire ou même de participer aux assemblées, d’autres s’immiscent néanmoins dans le jeu politique, usant de leur influence pour favoriser la carrière de leur protégé ou infléchir les décisions prises en ce domaine.

Les impératrices, quant à elles, s’arrogent un pouvoir important que reflètent leur représentation sur certaines monnaies ou encore leur divinisation post mortem.

 

Une femme forte et austère

 

Ni tendre, ni douce, qualités réservées aux courtisanes, la matrone se montre résolue voire énergique lorsque les circonstances l’exigent. Vertueuse, sérieuse voire grave, elle incarne la dignité et suscite un respect assez unanime. Bien éloignée de l’archétype de la faible femme, elle sait faire face à l’adversité quitte à opter pour des solutions extrêmes : c’est le cas de Lucrèce qui, à la fin de la période monarchique, se donne la mort sans hésiter après voir été violée par Sextus Tarquin. Cette force de caractère, très prisée des Romains, provient en partie de l’éducation : Les filles sont élevées comme leurs frères ce qui fait naître des qualités semblables chez les deux sexes et contribue à développer, chez la matrone, une manière de se comporter presque « virile ».

 

Une femme aux attraits multiples

 

Plus séduisante et plus consciente de ses charmes qu’autrefois, la femme romaine est aussi devenue plus instruite et cultivée. Elle tient une place croissante dans la vie culturelle et fréquente volontiers les hommes de lettres. Dans Consolation à Marcia, Sénèque évoque ainsi l’impératrice Livie, femme d’Auguste, qui s’entretient avec le philosophe Aréus après le décès de son fils Drusus. Un peu plus tard, la poétesse Sulpicia proteste, dans sa Satire, contre un décret de Domitien bannissant tous les philosophes de Rome.

Si cette érudition provoque l’admiration de certains comme Pline le Jeune, qui loue chez sa femme « le goût des belles lettres », elle suscite aussi des critiques acides, en particulier de la part de Juvénal qui épingle dans ses Satires la femme cultivée « qui me cite des vers que je ne connais pas ».

 

2- Deux entrées dans la problématique : deux portraits de femmes

La matrone de la République

Cornelia, la mère des Gracques

(v. 189 av. J.-C. / v. 100 av. J.-C.)

 

Fille de Scipion l’Africain, épouse de Tiberius Sempronius Gracchus, Cornelia Africana est surtout connue pour être la mère des Gracques (Tiberius Sempronius Gracchus et Caius Sempronius Gracchus). Elle est considérée comme un véritable modèle de matrone romaine, à la fois soucieuse de l’éducation de ses enfants – qu’elle a choisi d’élever seule sans le soutien d’une nourrice - et d’une grande force de caractère devant l’adversité.

Objets culturels

- Œuvres littéraires

· Valère Maxime, Faits et dits mémorables, IV, 4

· Plutarque, Vies des hommes illustres, Livre IV (Tiberius et Caius Gracchus), 1/2

· Tacite, Dialogue des orateurs, XVIII/ XIX

· Sénèque, Dialogues, Consolation à ma mère Helva, Livre XII, XVI, 6

 

- Œuvres iconographiques (la mère des Gracques a inspiré les artistes de manière récurrente au cours des siècles ; les œuvres choisies, qui ne datent pas de l’Antiquité, reflètent assez fidèlement l’image qu’en donnent les sources écrites)

· Cornélie, mère des Gracques, Joseph-Benoît Suvée, 1795, Musée du Louvre (peinture)

· Cornélie, mère des Gracques, Pierre Peyron, 1782, Musée des Augustins, Toulouse (peinture)

· Cornelia et ses deux fils, Pierre-Jules Cavelier, 1861, Musée d’Orsay (sculpture)

 

La femme émancipée sous l’Empire

Agrippine la Jeune

(15 ap. J.-C. / 59 ap. J.-C.)

 

Fille du général Germanicus et d’Agrippine l’Aînée, sœur de Caligula, Agrippine est mariée trois fois. De son premier mari, elle a un fils qui deviendra l’empereur Néron. Son deuxième mari meurt empoisonné, probablement à son instigation. En 49, elle épouse son oncle, l’empereur Claude, qui adopte Néron. Elle l’empoisonne en 54 ce qui permet à son fils de monter sur le trône. Elle exerce alors un pouvoir important mais s’oppose de plus en plus à Néron qui finit par la faire assassiner.

 

Objets culturels

 

- Œuvres littéraires

· Tacite, Annales, livres XII (5, 7, 42, 64 – 67), XIII (5) et XIV (3, 8)

· Suétone, Vies des douze Césars, Vie de Claude (XCIII, XCIV), Vie de Néron (IX, XXIV)

 

- Œuvres iconographiques

· Monnaies frappées sous l’empereur Claude : un aureus frappé à Rome vers 50 et un denier d’argent frappé à Lyon à la même époque représente à l’avers l’empereur Claude et au revers Agrippine avec l’inscription AGRIPPINAE AUGUSTAE. Un aureus, frappé à Rome vers 51, représente à l’avers Néron (avant son accession au pouvoir) et au revers Agrippine

· Monnaies frappées sous l’empereur Néron : Un denier d’argent frappé à Rome au début du règne de Néron, alors qu’Agrippine participe encore directement au pouvoir, représente les bustes de l’empereur et de sa mère face à face avec une inscription concernant Agrippine sur l’avers et une inscription concernant Néron sur le revers. Un denier d’argent, frappé à Rome un peu plus tard, présente les bustes accolés de l’empereur et de sa mère avec l’inscription concernant Néron à l’avers et celle d’Agrippine au revers.

· On peut éventuellement prolonger cette étude numismatique par une monnaie plus tardive de Faustine l’Ancienne (femme d’Antonin) qui évoque la divinisation de l’impératrice (DIVA AUGUSTA FAUSTINA) et, éventuellement, évoquer le temple d’Antonin et Faustine situé sur le forum romain.

 

3- Mise en perspective

D’autres objets culturels peuvent être présentés aux élèves pour prolonger la comparaison entre les deux images de la femme romaine et montrer les réactions suscitées par sa manière d’être : la matrone est érigée en modèle alors que la femme émancipée est souvent l’objet de critiques virulentes.

La matrone

La femme émancipée

Des représentations qui traduisent une manière d’être

Fresque de Pompéi : Mégalographie des mystères de Dionysos, femmes romaines et enfant

 

Fresque de Pompéi : Mégalographie des mystères de Dionysos, la domina

 

Ara Pacis Augustae : la procession figurée sur cet autel témoigne des valeurs augustéennes de retour à l’Age d’or, Pietas, Familia, Simplicitas, et véhicule une image très traditionnelle de la famille et de la femme.

Fresque de Pompéi (Musée archéologique de Naples) : jeune fille tenant une tablette de cire (dite Sappho)

 

Fresque de Pompéi : Proculus et sa femme

 

Fresque de Stabies (Musée archéologique de Naples) : Primavera ou jeune fille dans un jardin

 

Mosaïques de la villa de Casale (Sicile) : femmes en bikini jouant et faisant du sport

Des réactions bien différentes

Tite-Live, Histoire romaine, III, 44-48 (l’auteur relate le viol et la réduction en esclavage de Verginia, modèle de vertu, par le décemvir Appius Claudius ; l’histoire se termine par l’intervention du père, Verginius, qui préfère poignarder sa fille plutôt que de la livrer aux violences du décemvir).

 

Tacite, Annales, V, 1 (Tacite trace un portrait assez élogieux de l’impératrice Livie qui incarne le retour aux valeurs morales voulu par Auguste)

Juvénal, Satires, VI (la sixième satire de Juvénal, qui a vécu à la fin du Ier s et au début du IIe, est consacrée aux femmes : La critique est terriblement sévère !)

 

Tertullien, De Cultu feminarum (De l’Ornement des femmes). Ecrivain chrétien de langue latine du II et III s. ap. J.-C., Tertullien a une réputation de misogyne … qui ne semble pas totalement injustifiée !

 

Odile Lacaille d’Esse, collège Victor Hugo de Lugny